De la survie d’Anne Frank et de la mort de son journal

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Éloïse Choquette

Les récits qui commencent avec la prémisse « Et si le sort d’Untelle ou d’Untel avait été différent? » ont effectué une résurgence marquée au cours des dernières décennies. Fascination pour un futur qui ne sera jamais ou nostalgie d’un monde dans lequel les choses auraient pu être différentes? Que ce soit dans les diverses expérimentations utopiques et dystopiques de la science-fiction ou dans les récits à saveur plus historique et spéculative, le genre continue d’intriguer et de soulever des questions aussi pertinentes que profondément humaines; après tout, combien de fois ne nous sommes-nous pas demandé ce qui se serait produit si nous avions fait un choix différent à un moment donné de nos vies? C’est précisément le sujet de The Secret Annex, qui nous propose une version revisitée de l’Histoire dans laquelle la jeune femme aurait survécu.

Le récit d’Alix Sobler prend place à New York, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est dans un appartement de Brooklyn que nous retrouvons les sœurs Anne et Margot Frank ainsi que Peter, ami de la famille, tous survivants de l’Holocauste comme le reste de leurs familles respectives. Au fil du récit, on apprend que tous ont pu subsister grâce à l’Annexe, dans laquelle ils ont passé finalement trois ans. Alors que dans les faits, les familles Frank et Van Pels ont été trahies en 1944, après deux ans et un mois cachés dans l’Annexe, ici, aucune trahison ne se serait produite, permettant la survie de tous. L’histoire se concentre plus précisément sur la vie d’Anne, qui essaie de faire publier son expérience de la guerre basée sur son journal, d’abord en tant que mémoire, puis de toutes les manières possibles – en vain.

Si le jeu de tous les acteurs reste aussi juste que remarquable, Sara Farb, qui personnifie Anne Frank avec une vivacité et une virtuosité fascinantes, nous sert une performance exceptionnelle, plus vraie que nature. On n’a aucune peine à entrer dans le jeu, et à croire que c’est bel et bien Anne Frank qui est devant nous et non une comédienne qui joue un personnage. Sa ressemblance frappante avec les photos qui nous sont parvenues de la vraie Anne Frank aide certainement, bien que ce soit sa prestation qui donne d’abord et avant tout vie au personnage. La mise en scène de Marcia Kash, d’une élégante simplicité, tient davantage de la chorégraphie que de simples déplacements, que ce soient dans les scènes en tant que telles ou dans leurs transitions. Le tout est d’une fluidité et d’une orchestration sans failles. La scène du Théâtre Segal semble particulièrement propice à ces changements de décors et de lieux, avec ses panneaux pivotants pleine hauteur lui conférant tour à tour une fermeture et une ouverture appropriées au contexte. Les décors brillent par leur ingéniosité et tout comme les costumes, permettent de nous situer à la fois dans le temps et l’espace sans être surfaits ou clichés.

Si La Part de l’Autre d’Éric-Emmanuel Schmitt propose une revue profonde de l’Histoire avec l’admission d’Hitler à l’Académie des Beaux-arts, The Secret Annex s’attaque à la question plus subtile de la survie d’Anne Frank. Le Journal d’Anne Frank, si populaire qu’il en a été traduit dans plus de 70 langues et vendu à plus de 30 millions d’exemplaires depuis sa parution en 1947, reste un ouvrage marquant de la littérature de la Shoah, et trace un portrait différent, mais non moins percutant de la persécution des juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

C’est là toute la richesse de The Secret Annex : et si Anne Frank, la survivante, contrairement à Anne Frank, la victime de l’Holocauste, n’arrivait pas à publier ses mémoires de son calvaire dans l’annexe de cet immeuble d’Amsterdam? Et si la survie en elle seule de cette jeune fille que nous connaissons d’abord et avant tout grâce à son journal d’adolescente remettait en question la validité de ses mémoires, de son récit? Et si sa mort lui avait conféré un statut de martyre facilitant la publication du terrible calvaire qu’elle a vécu? Et si la valeur de son récit était grandie par le fait qu’il se termine tragiquement par sa mort du typhus dans un camp de concentration? Autant de questions que la pièce The Secret Annex explore, avec une justesse de ton et d’écriture remarquable. Une pièce à voir absolument, par les passionnés d’Histoire comme par les profanes, parce que la pièce dépasse son cadre historique pour se recentrer sur son côté humain, envers et contre tout.

The Secret Annex sera présenté dans le Théâtre Segal au Segal Centre jusqu’au 21 février.

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À propos du journaliste

Éloïse Choquette

Éloïse Choquette fait comme si elle menait une vie bien rangée d’architecte de jour – et devient une personne éclectique de nuit. Que ce soit en étant activement impliquée dans des organismes à but non lucratif, ou encore en faisant des études à temps partiel à Concordia en littérature et études des peuples autochtones, Éloïse aime diversifier ses champs d’intérêts, qui passent du féminisme intersectionel à la littérature, en passant par la science-fiction, les arts de la scène, le cinéma, la mode et le design. Journaliste chez Pieuvre depuis 2011, elle raffole de théâtre, de musique et de danse, qu’elle se plait à disséquer avec un enthousiasme certain. Elle puise la plupart de ses citations et inspirations quotidiennes dans Star Trek et Harry Potter, sujets dont elle peut discourir pendant des heures.

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