Revenir sur ses principes

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Christine Plante

Le remake, au cinéma, est souvent périlleux. Surtout si l’histoire est connue. Surtout si le réalisateur est connu. Et surtout si l’univers du conquérant et du conquis sont, tous deux, tout aussi connus. Bref, le terrain était glissant. Mais entre glisser, et tomber dans le terrier d’Alice au pays des merveilles, il y a tout un monde. Le monde de Tim Burton.

L’univers délicieusement schizophrène de Tim Burton est une contrée qu’il nous est donné de visiter un film à la fois. À travers les époques, le réalisateur nous a emmenés dans des endroits plus sombres, plus ludiques, plus fantastiques. Quelquefois on s’est demandé si on ne s’était pas égaré sur une autre planète, mais règle générale, on attend toujours la prochaine aventure avec enthousiasme. C’est exactement dans cet état d’esprit que débute Alice au pays des Merveilles, le dernier-né du papa d’Édouard aux mains d’argent. Vu le talent qu’on connait à Burton de savoir si judicieusement marier succès commercial et critique artistique, on ne s’attend à rien de moins qu’à une rencontre du 3e type. D’ailleurs, son pays d’olibrius se visite en 3D.

Le début du film est plus ou moins pertinent. Pas que ce soit mauvais, non, du tout, mais entendons-nous, découvrir Alice au pays des adultes, la voir évoluer dans une société londonienne traditionnelle, savoir qu’elle n’a pas envie d’épouser le laideron qu’on lui propose, n’est pas vraiment l’objet de notre visite. Ni chez Burton, ni chez Cinéplex. C’est quand elle tombe au fond du trou – et rassurez-vous elle y est attirée assez rapidement – qu’on commence véritablement à s’amuser.

Le pays des merveilles de la jeune routarde ingénue – une Alice fraîche, délicieuse, interprétée avec juste assez de candeur par Mia Wasikowska – est teinté d’influences de toutes sortes. De son propre aveu, le réalisateur a affirmé s’être inspiré tout autant du récit animé produit par Disney en 1955, que du livre original «Through the Looking Glass». Mais on reconnaît aussi indéniablement l’apport personnel de Burton, avec ses arbres tortueux, ses escaliers décalés, ses personnages grotesques. Il y a le toujours aussi génial Johnny Depp, ici chapelier, fou, sympathique, zozotant et avec des yeux de têtes à claques. Il y a la douce de Tim Burton, Helena Bonham Carter, la reine de coeur impitoyable, qu’on avait appris à détester du temps de Sweeny Todd. Il y a des nouveaux aussi. Anne Hataway incarne la Reine Blanche avec une attitude exagérément posée et avec les mains toujours relevées. Il y a le gros matou au déficit d’attention, la chenille fumeuse d’opium qui traite la jeune Alice de sotte. Et les deux petits gros, tellement mignons qu’on aurait envie de les bouffer tout ronds.

Et dans tout ça, il y a Alice. Timide, naïve et complexée, qui se voit imposer la lourde tâche de détrôner la reine en s’attaquant à sa géante bestiole armée d’un sabre d’argent. Qu’elle devra subtiliser à un cerbère poilu et sanguinaire. Seule.

Et ça finit en duel épique. Tout le monde est venu au spectacle de clôture. Et Alice lui coupe la tête. Et la cour de la méchante reine Rouge suit derrière. On se révolte. Les gentils triomphent. Les méchants sont humiliés, enchaînés, condamnés. Et comme si on n’en avait pas assez, Alice ressort de son terrier. Retour au party auquel on n’aurait pas assisté même si on y avait été invité. L’héroïne incomprise émancipée a quelques petites vengeances à savourer et quelques leçons à apprendre au monde qui l’entoure, ce qu’elle distribue tranquillement à chaque invité, en se foutant éperdument des millions de spectateurs qui sont venus l’écouter.

On se rappelle que c’est produit par Disney.

Et ça, il ne faut pas l’oublier.

Un peu comme le Grilled Cheese. C’est un grand classique qui plait au 7 à 77 ans. Qu’on demande à l’un des plus grands chefs de revisiter son essence, ça donne un chef d’oeuvre. Évidemment. Et croyez-moi, malgré les quelques réserves que vous avez lu jusqu’ici, Alice est délectable. Délicieux. Mais s’attendre à ce que ça plaise aux plus fines bouches, c’est peut-être trop en demander.

Ça tombe bien, j’aime ça les Grilled Cheese.

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À propos du journaliste

Pieuvre.ca

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