Les tranchées et Les retranchées, plonger dans le doute

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En apparence, Les tranchées et Les retranchées, deux essais écrits à six années d’intervalle par l’auteure Fanny Britt, sont simples: deux plaquettes parues chez Atelier 10, la maison d’édition rattachée au magazine Nouveau Projet. Pourtant, l’expression anglaise prend ici tout sens, et il ne faut certainement pas juger un livre à sa couverture. Le lecteur (ou la lectrice) plonge ici dans l’un des grands questionnements fondamentaux: peut-on différencier féminité et maternité?

L’homme chasse et défend la tribu, la femme enfante et élève la famille. Si cette séparation des comportements et des rôles fut relativement claire pendant des millénaires, l’émancipation progressive de la femme a remis en question ce dogme ancestral qui confinait la moitié de la population terrestre à une existence secondaire. Un rôle essentiel, certes, mais peu ou pas valorisé.

Or, voilà, cette femme, qui peut depuis accéder au marché du travail, gagner sa vie de façon indépendante, divorcer ou avorter si bon lui semble, demeure la seule variante de l’espèce humaine capable de créer la vie. D’où le dilemme, bien sûr. D’où cette pression parfois insoutenable, également, ou ces doutes, ce questionnement constant. Doit-on faire des enfants? A-t-on simplement envie d’en faire? Si nous donnons naissance à une ou plusieurs progénitures, cessons-nous d’exister pour ne devenir que l’extension de nos enfants, de cette famille? A-t-on le droit de hiérarchiser notre amour, entre le père et la descendance?

La question de la féminité – du féminisme, de la fécondité, etc. – est abordée par Fanny Britt de façon particulièrement intime, que ce soit dans le premier ou dans le second de ces deux essais dont la lecture contiguë est recommandée. Pas parce que le sujet est léger, bien au contraire, mais parce qu’avec les six années écoulées entre les deux oeuvres, la situation matrimoniale et familiale de bien des amies, bien des intervenantes interrogées pour Les tranchées a changé. L’une a divorcé. L’autre a adopté.

Voilà donc Mme Britt qui se livre, corps et âme, aux yeux des lecteurs. De chapitre en chapitre, on évolue entre témoignages, entrevues et mises en scène, toujours pour donner corps à ce grand malaise social et personnel. Et si elle ne prétend jamais détenir la solution, l’auteure propose une réflexion collective et individuelle, ne serait-ce que pour exprimer par des mots ce grand chambardement social qui occupe la vie des femmes, et ce de la majorité jusqu’à la ménopause. Ce cycle mensuel qui rappelle aux femmes qu’elles sont fertiles, que si l’objectif premier du mâle est de déposer ses spermatozoïdes dans le vagin d’une femme pour espérer féconder un ovule, le leur est de porter un nouvel être en gestation, de lui donner la vie, puis d’en prendre soin jusqu’à ce qu’il puisse fonctionner de manière indépendante. La vie n’est pas que cela, bien entendu – et heureusement, d’ailleurs! –, mais on aura beau ajouter des couches de complexité sociale et économique, cette réalité est là, latente.

Au fil des pages, on apprécie la prose complexe, certes, mais aussi complète. Chaque paragraphe, lourd de sens, permet d’explorer davantage cette dualité entre l’instinct et l’intellect. Fanny Britt est mère, oui, mais si elle aime sa famille, cela ne l’empêche pas de douter, de souhaiter du changement, de désirer sortir du cadre tranquille dans lequel elle se trouve en compagnie de son conjoint et de ses deux fils. Mais arrive-t-on seulement à échapper à cette dualité entre l’indépendance féminine et la maternité?

Si les deux essais suscitent des questionnements qui pourraient paraître quelque peu théoriques pour les hommes, y compris pour ce journaliste, qui n’a pas d’enfant, les enjeux abordés sont pourtant on ne peut plus essentiels pour les deux sexes. Car la paternité apporte elle aussi son lot d’interrogations, et si la pression sociale est moins forte sur les hommes pour perpétuer l’espèce, il suffit habituellement d’une nouvelle relation fonctionnelle pour qu’après un certain âge, les amis, la famille et tout ce que la société compte de normes sociales commencent à peser lourd sur le couple.

À lire, donc, ces Tranchées et ces Retranchées. À lire d’un trait ou par à-coups, selon les préférences de chacun, mais à lire. Car il est impossible d’échapper à cet enjeu de société qui sera toujours d’actualité. Fort heureusement, Fanny Britt offre une réflexion qui frappe. Et c’est exactement ce qu’il fallait.

Les tranchées et Les retranchées, de Fanny Britt, publiés chez Atelier 10.


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À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l'enfance. S'il s'intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n'hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l'économie ou encore les loisirs et le tourisme. Hugo est également membre de l'équipe éditoriale de Pieuvre.ca.

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