Hyphenic, un film sur le chuchotement de la moisissure

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L’apparition de petites taches noires sur les surfaces de la salle de bain entraîne une réaction hypnotique. Oscillant entre docu-fiction et vidéo d’art, le moyen-métrage Hyphenic (2018) de Tor-Finn Malum Fitje et Thomas Anthony Hill, d’une durée de 68 minutes et projeté au Moderna Museet de Stockholm jusqu’au 6 janvier 2019, explore l’étrange découverte d’un langage émis par la moisissure.

Sur l’île de Skeppsholmen, le musée d’architecture et de design ArkDes présentant l’exposition Public Luxury jusqu’au 13 janvier 2019 est juxtaposé à un bâtiment plus grand abritant le musée d’art moderne. Tournée vers l’espace public des villes suédoises, les projets exposés prennent en compte que chaque plate-bande, banc, poteau, enseigne, toilette publique et rue font partie de l’identité d’un lieu. Un thème piquant davantage la curiosité que l’exposition Warhol1968, à la porte à côté. À l’âge des égoportraits, des médias sociaux et de la télé-réalité, les 15 minutes de gloire et la boîte de conserve Campbell divertissent plus que ne choquent.

À l’aide d’une vidéo, l’artiste Jonas Dahlberg qui a remporté le concours afin de créer un site de commémoration à la suite de la tragédie survenue sur l’île d’Utøya le 22 juillet 2011 en Norvège explique la complexité de l’élaboration d’un tel projet. Soudain, une voix invite les visiteurs via l’interphone à assister à une conférence dans le sous-sol du Moderna Museet. À l’intérieur de la salle de projection, Tor-Finn Malum Fitje et Thomas Anthony Hill se tenaient de chaque côté de l’écran devant leur lutrin respectif accompagnant le visionnement de lectures sporadiques. Mon retard m’a fait entrer dans le vif du sujet : la moisissure.

Résultat d’un projet de recherche en cours, ce docu-fiction se situe au croisement de la linguistique et de la biologie. L’étude explore les étranges apparitions de langage retrouvées dans la moisissure de maison datant du début des années 1970. Le duo de chercheurs atypiques se questionnent sur l’évolution de cette sémiotique qui n’est pas sans rappeler l’horizon abordé par l’artiste Alanna Lynch qui fabrique des gants avec la mère du kombucha.

Le film Hyphenic propose une narration spéculative à la manière du vidéo d’art à partir d’un champ d’études bel et bien réel. La biosémiotique porte sur l’échange de signes en tant qu’attribut inhérent à tous les organismes vivants.

Embourbement philosophique

À partir de la fascination du professeur d’anglais, de géographie et d’histoire au niveau primaire, John MacAra pour les motifs et leur répétition que la moisissure a laissée sur les murs de sa maison, la question de l’échelle s’impose. Si la biosémiotique est un champ dans lequel les organismes vivants s’échangent des informations, la taille de ses formes altère-t-elle la transmission? La moisissure peut nuire au système respiratoire de l’être humain, mais la conscience peut-elle interagir avec ces dessins noirâtres?

Cette dimension réflexive est maintenue du début à la fin du film par un montage brillamment ficelé puisant dans des sources diverses, de la symbolique de la lettre «Y» au traitement paranormal à l’américaine faisant un détour par une forêt particulière de Pologne. Cet enchaînement nous conduit à un second questionnement, celui du canevas. La communication nécessite un canal de transmission, pas d’écriture sans support. L’expression de la moisissure à travers les constructions humaines est-elle une réponse à notre activité?

Alphabet biosémiotique de la moisissure

À la suite de la projection, une employée du musée a ouvert une période de questions en demandant au duo de séparer le vrai du faux du contenu de leur film. Poserait-on cette question pour une autre œuvre d’art? Si on essayait avec le Pop art, la représentation en série de Marilyn Monroe pourrait s’expliquer de la façon suivante : Andy Warhol cherche à ternir l’aura de la maîtresse du président Kennedy conformément aux valeurs conservatrices, redonnant tout son lustre à la véritable première dame, Jackie. Ridicule. Séparer le vrai du faux introduit le jugement moral dans l’art, ce qui condamne l’esthétique et méduse l’imagination.

«Ici, nous avons eu un problème de moisissure et les enfants étaient exposés», a-t-elle poursuivi pour justifier la pertinence de sa question. Effectivement, la présence de moisissure dans un milieu de vie représente un danger. À titre d’exemple horrible, l’émission Enquête diffusée le 4 octobre sur les ondes de Radio-Canada a fait état du cas d’un enfant immunosupprimé contaminé par les spores de moisissure ici, à Montréal.

Hyphenic n’incite pas à prendre le thé devant son mur noirci afin d’établir un dialogue jusqu’à ce que la surface se déforme, mais propose une interprétation plaçant le langage en deçà de l’humanité.

Pour joindre l’artiste: torfinnmalumfitje.com


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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