Abîme à la lumière du jour

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René-Maxime Parent

S’il exécute sa performance lors d’une exposition ou dans le cadre d’un festival, l’artiste se met en scène plus que le lieu ne se met en abîme. L’artiste islandais Ragnar Kjartansson semble nous proposer l’inverse dans son exposition au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC).

Arrivé au deuxième étage, à droite de l’escalier, le visiteur a le choix entre l’installation A Lot of Sorrow (2013) ou l’installation World Light – Life and Death of an Artist (2015).

À première vue, cette exposition regroupe trois salles où on projette des performances de groupe sur de grands écrans. Bien qu’on n’ait pas l’habitude de s’introduire dans des espaces avec autant d’écrans qui se font face, cette inertie peut nous amener à faire un aller assez vite d’un bout à l’autre de l’exposition. La salle réservée à un autre artiste, Ryan Gander, situé dans le fond, à l’arrière, nous arrête. Au retour, on prend peut-être le temps de s’imprégner un peu, voire beaucoup.

L’installation A Lot of Sorrow (2013) est un appendice. Si on ne la remarque pas au départ, on la visite à la fin comme un bonus. L’œuvre vidéographique a été conçue lors d’une performance organisée au MoMA PS1 à New York. L’artiste a mis en scène la prestation musicale du groupe Indie rock The National jouant la pièce Sorrow sans interruption pendant 6 heures, pour un total de 105 fois.

La description de l’exposition Ragnar Kjartansson nous guide vers une salle obscure carrée où les quatre écrans dans les quatre coins réduisent l’espace à une forme octogonale. Un seul film est projeté, on l’a découpé en quatre séquences. Afin de tourner ce film, l’artiste et ses collègues musiciens, acteurs, directeurs artistiques, couturiers et techniciens ont transformé le Thyssen-Bornemisza Art Contemporary Museum à Vienne en Autriche en plateau de tournage.

Au MAC, le visiteur est invité à lire le résumé du roman qui a inspiré l’œuvre, la feuille est disponible à l’entrée de la salle. L’auteur Halldór Laxness s’est basé sur la vie du poète populaire islandais Magnús Hjaltason que l’on retrouve transposé dans l’histoire du héros Ólafur Kárason. Tout au long des quatre volumes du roman correspondants aux quatre écrans, l’auteur installe un rapport entre l’individu et la nature via les sens et la masse.

« Ce travail consiste seulement pour nous à essayer de créer ce film. Nous ne savons même pas s’il va voir la lumière du jour », a confié Ragnar Kjartansson à Reykjavik Grapevine du 14 avril 2014. À partir de l’installation du tournage, l’artiste a créé l’installation au MAC qui emboîte la première installation au musée viennois. L’artiste a été inspiré par un roman de même que l’œuvre fait sens si le visiteur prend le temps de lire le résumé du roman.

The Visitors (2012)

Le tapis d’une certaine épaisseur s’étend jusqu’à l’œuvre majeure où les visiteurs s’assoient pour observer quelques-uns des neuf écrans qui tapissent la grande salle et la divise au centre. Sur chaque écran, il y a un musicien avec son instrument au centre du cadre.

Si le titre de l’œuvre est tiré du dernier album du groupe pop suédois ABBA avant leur séparation en 1981, Ragnar Kjartansson s’est inspiré d’un poème de son ex-femme Ásdís Sif Gunnarsdottir avec les arrangements musicaux de Davíð Þór Jónsson afin de créer une pièce que chaque musicien répète sans arrêt pendant 64 minutes. Ils sont liés par un casque d’écoute. Jusqu’ici la performance est similaire à celle du groupe The National au MoMA PS1.

L’expérience se corse au moment où on tient compte de la dimension visuelle de la vidéo et de la dimension spatiale du lieu. La performance a eu lieu dans le manoir Rockeby dans l’État de New York. Sur chaque écran, on aperçoit une partie de cette grande habitation. La caméra cadre ces parties. Alors, le chant et la musique à l’unisson que l’artiste appelle « chanson gospel féminine nihiliste » sont portés par la structure architecturale qui constitue une caisse de résonnance.

À travers l’amplitude de l’espace, l’artiste appelle le visiteur à imaginer ce qui n’est pas, à créer l’unicité d’éléments disparates.

L’exposition Ragnar Kjartansson est présentée au MAC jusqu’au 22 mai.

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.