À la fois signal d’alarme, face à la situation terrifiante à laquelle nous sommes confrontés et incursion dans les coulisses de ce qui a mené à tout cela, The Social Reckoning est une suite, le mot est large, précisons-le, au long-métrage tout aussi improbable qu’était The Social Network.
Sans tout le talent derrière le film précédent, qui a remporté trois Oscars pour huit nominations, disons que le produit ne convainc malheureusement pas autant que son prédécesseur, à défaut de fasciner.
N’est pas le brillant réalisateur David Fincher qui veut, après tout. Et bien qu’il tente de multiplier ses chapeaux, le talentueux scénariste Aaron Sorkin n’a pas ce qu’il faut pour faire de ce The Social Reckoning quelque chose d’aussi magistral que le film qui le précède.
On se rappelle tous de notre perplexité lorsqu’a été annoncé un film sur la plateforme Facebook, et notre surprise lorsque le film s’est avéré être un pilier immanquable du cinéma moderne. Le film de 2010 était une véritable leçon de montage et la comparaison devient ainsi fatale.
Puisque si Kirk Baxter et Angus Wall étaient repartis avec les prestigieuses statuettes dorées aux Oscars, le montage d’Alan Baumgarten, complice habituel de Sorkin lorsqu’il réalise, fait du mieux qu’il peut pour dynamiser à outrance un film semblait faire fi de toute vision de mise en scène.

C’est que l’homme derrière la télésérie The West Wing a une telle confiance en son sujet et ses dialogues qu’il laisse ses interprètes se démener comme ils peuvent dans de grands espaces sans cadre ni direction, autre que de devoir déblatérer les répliques. Dommage qu’on donne davantage dans le mauvais vaudeville, à défaut d’échapper quelques rires bien sentis ici et là.
On le sait, les mots chez Sorkin sont tout à la fois ballet et combat, une danse où les interlocuteurs évoquent la force de la parole et où chacun essaie d’avoir le dernier mot. On reconnaîtra sans mal la dynamique de celui qui avait collaboré à une partie du scénario du brillant Moneyball, sans le génie d’un metteur en scène capable d’orchestrer le tout.
Là où Fincher est parvenu à transformer le scénario de Sorkin en claque cinématographique, alors que le duo a confondu les sceptiques en s’attaquant à la genèse du réseau social et ses répercussions, adaptant le roman The Accidental Billionaires de Ben Mezrich, Sorkin s’inspire plutôt cette fois-ci d’un dossier dans The Wall Street Journal, plus précisément The Facebook Files de Jeff Horwitz.

Avec un prologue séparé en parties qui semblent faire avantage office de distraction plutôt que d’une véritable logique ou certaine vision, cette idée de vouloir incarner notre époque, toujours avec la maestria du film de Fincher, se dégonfle rapidement.
On laisse plutôt place ensuite à un film qui cherchera constamment sa couleur, laissant le directeur photo Jeff Cronenweth reproduire ici et là les teintes chaudes et froides distinctives des films du réalisateur de Gone Girl, mais sans en comprendre le but.
Si le brio du scénario de Steve Jobs n’avait pas mené à une collaboration aussi fructueuse sous la gouverne de Danny Boyle, il n’en demeurait pas moins que l’interprétation, par Sorkin, du livre de Walter Isaacson avait osé une structure d’un génie certain.
Ici, on essaie rapidement d’utiliser le confort du film journalistique et d’enquête pour trouver son rythme. Et si les exemples mémorables sont nombreux, c’est aussi parce que ces films avaient quelque chose de cinématographique à démontrer en parallèle.

À des lieux de son personnage oscarisé d’Ani dans Anora, Mikey Madison, plus discrète et délicate que jamais, est aussi à des lieux de la Frances Haugen qu’elle incarne. Non seulement physiquement, alors que les cheveux passent du blond au brun, mais aussi parce que Sorkin aurait personnellement demandé de ne pas essayer d’imiter cette femme dont la notoriété a grandi, suivant le reportage.
Même chose pour Jeremy Strong, qui doit non seulement souffrir des comparaisons à l’inoubliable performance de Jesse Eisenberg, qui n’a pas voulu revenir pour le rôle, mais aussi de son âge plus avancé que celui du vrai Mark Zuckerberg. D’ailleurs, aucune perruque, aussi absurde soit-elle, n’arrive à camoufler cette situation.
Prises à part, les performances sont néanmoins satisfaisantes. Jeremy Allen White fait bon usage de l’humour pince-sans-rire et on regrette que Bill Burr, Betty Gilpin, Portia Doubleday, Patrick Fischler et autres Wunmi Mosaku soient aussi sous-utilisés.

Il n’en demeure pas moins que les informations que le film relate sur le changement de garde (ou d’absence de) des multiples plateformes de Facebook devenu Meta, comme Instagram, donnent froid dans le dos. D’autant plus que notre rapport et notre dépendance à celles-ci parlent d’eux-mêmes, de nos jours. Idem pour notre rapport face à la radicalisation et la montée des extrémistes.
Sauf que rendu là, un documentaire ou tout simplement lire le dossier aurait été plus complet, touffu et percutant. Surtout parce que le classicisme du compositeur Alexandre Desplat, tentant ce qu’il peut en territoires moins familiers, n’a pas la verve de Trent Reznor et Atticus Ross, eux aussi oscarisés, et déployant toute une gomme épaisse et mielleuse pour l’attendue prise d’assaut du Capitole, en 2021.
Tout cela fait en sorte que le film ne s’améliore pas, lorsqu’on nous laisse sur des faits relatés en guise de notes de bas de page, histoire de nous faire comprendre que tout cela se poursuit, et que la situation est loin de s’améliorer.
The Social Reckoning est donc percutant de par son sujet, mais finalement plutôt mièvre de par son traitement de ce dernier, pour un résultat qui n’arrive pas à atteindre le niveau auquel il aurait dû parvenir. Si au moins cela peut en réveiller quelques-uns, ce sera déjà ça de gagné.
6/10
The Social Reckoning prend l’affiche en salle ce vendredi 9 octobre.





