Avec Jay Kelly, le cinéaste Noah Baumbach semble transposer ses nombreuses crises en un long-métrage qui, comme l’est son film, s’avère tout à la fois mineur et majeur, misant sur la performance vulnérable et toute désignée de George Clooney dans un rôle-titre aux reflets meta aussi inévitables qu’irrésistibles.
De son propre aveu, Noah Baumbach a vécu plusieurs remises en question. Dans le milieu depuis plus de trois décennies, ayant fait le saut des petites productions indépendantes aux grands budgets hollywoodiens, notamment avec l’immanquable Barbie qu’il a coécrit avec sa compagne de vie Greta Gerwig, qui en signait la réalisation, il a aussi dû composer avec l’absence de succès pour son merveilleux White Noise.
Ni la critique ni le public ne s’est montré particulièrement présent pour son audacieuse adaptation du roman du même nom de Don DeLillo, que beaucoup qualifiaient d’inadaptable.
Cette production aura cependant porté fruit, notamment en lui permettant de rencontrer l’actrice Emily Mortimer, avec qui il a ici cosigné le scénario. Mère de deux des acteurs principaux de White Noise, justement, elle a ainsi ajouté une nouvelle corde à son arc, après son implication dans deux projets télévisés.
Cette nouvelle collaboration a également permis à Baumbach de partager la tâche de l’écriture avec quelqu’un, ce qu’il n’avait pas fait depuis son flamboyant Mistress America, sorti il y a déjà 10 ans.
Film de coulisses cherchant à déconstruire le lustre du showbiz, voilà une oeuvre qui s’amuse et amuse à égale mesure, le réalisateur n’ayant rien perdu de son sens du rythme, oui, mais aussi de son humour distinct qui prend toutes sortes de formes.
On pense aux situations les plus saugrenues donnant des airs burlesques à ce qui semblait particulièrement mondain au départ, ou à un sens de la répartie aiguisée de son impressionnante distribution qui, en plus d’inclure évidemment Gerwig et Mortimer dans des petits rôles, renoue aussi avec Laura Dern, qui avait remporté une statuette dorée lors de leur précédente collaboration, dans Marriage Story.

L’étau se resserre auprès de cet acteur fictif à la stature plus grande que soi, tandis que son passé refait continuellement surface et qu’il se questionne sur les choix qu’il a fait, tout comme ceux qui l’ont immanquablement mené où il est aujourd’hui.
Continuellement entouré, il en viendra évidemment à se questionner sur qui sont ses véritables proches, mais aussi ses véritables alliés. Inutile de vous dire que tout passe dans le tordeur, de la famille aux employés, en passant par la notoriété.
Visant l’élégance à défaut de l’excellence, Baumbach est d’ailleurs allé chercher deux collaborateurs de Damien Chazelle, soit le directeur photo Linus Sandgren, qui sait donner vie à ses ambitions formelles, incluant le joli plan séquence d’ouverture, et le compositeur Nicholas Britell, dont plusieurs thèmes évoqueront sans mal La La Land.

Si les visages sont familiers devant la caméra et le style distinct dans l’écriture, le vent de renouveau se fait ainsi bien sentir derrière la caméra, puisque le cinéaste a aussi changé son équipe de montage.
Loin d’être son pire projet, mais certainement pas son meilleur, voilà une proposition qui a quand même plusieurs tours dans son sac et sait, à l’image de sa vedette principale, nous charmer.
D’avoir à nouveau fait appel à un chorégraphe donne encore une grande importance aux mouvements, autant des acteurs dans leurs gestuelles, mais aussi dans leurs rapports aux uns, aux autres, mais aussi à l’espace qui est toujours utilisé à son plein potentiel, que les lieux sont restreints ou gigantesques. Les charmes européens, de la France à l’Italie, aidant aussi certainement beaucoup.

Le résultat fascine et divertit sans mal et permet à un cinéaste accompli de continuer de varier ses réflexions névrosées habituelles, grand habitué des crises de toutes sortes, comme ici les drames familiaux, artistiques et, bien sûr, intérieurs, parmi tant d’autres.
Bien que l’on devine sans mal où le tout se dirige, le pas de deux qui se dessine entre Clooney et Adam Sandler, toujours épatant quand on lui permet d’explorer des facettes plus dramatiques et nuancées, est franchement touchant. Et si la fin semble donner dans le facile ou le cocasse, on se surprend à nouveau de se laisser conquérir par l’indéniable brio de Baumbach, qui termine le tout sur une note d’une grande intelligence.
8/10
Jay Kelly est présenté une seconde fois à Concordia le dimanche 19 octobre prochain à 13 h, dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma.
Il doit ensuite prendre l’affiche dans quelques salles le 14 novembre avant d’arriver sur Netflix, le 5 décembre prochain.





