Nous méritons mieux, le réquisitoire nostalgique

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Les médias vont mal, ici comme ailleurs; cela est connu, documenté, mentionné, souligné, voire archi souligné… Il n’est pas étonnant, donc, que les essais tentant de décortiquer la crise des médias se multiplient, avec tout autant de solutions. L’animatrice et productrice télé et radio Marie-France Bazzo ne fait pas exception à la règle, avec la parution récente de Nous méritons mieux, aux éditions du Boréal.

Le cas de cet essai de Mme Bazzo est particulier; lancé peu de temps après la parution d’un autre essai sur les médias québécois, Tombée médiatique, rédigé par Mickaël Bergeron et paru aux éditions Somme toute, le livre s’appuie lui aussi sur un mélange d’anecdotes, d’observations et de recommandations pour améliorer le sort des entreprises médiatiques, et plus particulièrement la télévision.

Pourtant, l’essai de Mme Bazzo a quelque chose de… différent. D’étrange. En fait, pas tant étrange que déconcertant. Non pas que les principaux points de l’argumentaire de l’animatrice soient erronés: les médias québécois souffrent bel et bien de graves problèmes sur plusieurs fronts.

Non seulement le lien de confiance avec le public a-t-il été mis à mal, notamment en raison d’un manque de diversité, mais aussi avec, écrit l’auteure, d’une tendance à « prendre les gens de haut » – avec la fameuse « montréalisation de l’information », mais aussi avec une tendance à se tourner constamment vers les mêmes élites, mais Mme Bazzo affirme que le niveau intellectuel des contenus médiatiques, plus particulièrement à la télévision, a été progressivement abaissé, ou n’a certainement pas été relevé.

Ainsi, les grands débats et les discours plus complexes auraient été écartés pour laisser la place à des émissions de variétés où l’on retrouverait les mêmes vedettes, interviewées par les mêmes animateurs, et parlant des mêmes sujets, dit encore l’animatrice.

Tout cela est bien beau, et il est difficile d’être contre la vertu: personne ne pourrait s’opposer à davantage de culture, de philosophie, de science, d’exploration de nouveaux thèmes, ou encore se dire contre une meilleure représentativité de l’ensemble des groupes formant la société québécoise, comme l’y appelait aussi M. Bergeron dans son propre essai.

Malgré tout, autant Mme Bazzo fait mouche à certains moments, y compris avec ses recommandations de fin d’ouvrage, lorsqu’elle fait part de sa vision d’une chaîne publique, autant d’autres suggestions semblent dépassées, en évoquant un phénomène du « c’était mieux avant », alors que si les budgets de Radio-Canada étaient proportionnellement plus élevés, peut-être, dans les années 1970 ou 1980, l’accessibilité des contenus n’a jamais été aussi importante aujourd’hui.

À l’idée de recréer de grands rendez-vous télévisuels fédérateurs, il peut être facile d’indiquer que les auditoires sont de plus en plus morcelés, de nos jours, que ce soit en raison d’un manque d’intérêt, d’un manque de disponibilité, ou simplement du désir de pouvoir consommer des contenus au moment choisi par le téléspectateur, l’auditeur ou encore le lecteur, sans égard aux heures imposées par les réseaux.

Il est impossible, franchement, de remettre le proverbial dentifrice dans le tube, peu importe le souhait de l’autrice de cet essai: la planète entière déverse ses contenus sur les réseaux sociaux, sous forme de podcasts, ou encore simplement en offrant un accès plus simple aux textes et émissions. Il suffit que l’on parle la langue, et encore: consulter ne serait-ce que les contenus francophones offerts gratuitement en ligne risque fort d’occuper le public pendant longtemps.

C’est cela, franchement, qui évoque le « c’était mieux avant », sur lequel se rabat Mme Bazzo à de trop nombreuses reprises. Oui, les réseaux télé (on en revient toujours à la télé, en fait. Les radios, les journaux et même les sites web d’informations ne sont que très rarement mentionnés) peuvent réussir à attirer davantage de gens, possiblement en variant leurs contenus, mais la concurrence internationale ne disparaîtra pas, quoi qu’on fasse.

Malaises en série

L’aspect le plus étrange de l’essai de Marie-France Bazzo est cette opposition totale entre son intention « de ne pas se montrer nostalgique », ou de parler de sa propre carrière dans les médias, et de consacrer pourtant presque une majorité de l’ouvrage à rappeler des situations où elle s’est sentie flouée, ou des tendances sociales qui l’horripîlent.

L’équivalent de la « clique du Plateau », les féministes intersectionnelles, la « bien-pensance », les trolls sur les réseaux sociaux, les accointances entre certains animateurs et la direction des grands médias… Tout y passe, dans l’ordre et dans le désordre, et le lecteur a franchement l’impression que Mme Bazzo souhaite régler ses comptes après avoir été privée d’une plateforme pour ce faire.

Il est ironique, d’ailleurs, d’avoir droit à l’équivalent du fameux « on ne peut plus rien dire », où l’animatrice affirme que certains points de vue ont été pratiquement bannis des médias d’ici, alors qu’elle ne mentionne aucunement Québecor et certains de ses chroniqueurs, qui disposent de toute la latitude souhaitée pour livrer le fond de leur pensée.

En fait, il est bien dommage que Nous méritons mieux soit en fait moitié essai sur l’avenir des médias, moitié collection de remontrances à l’égard de collègues ou de confrères que Mme Bazzo juge indignes de faire leur travail. Ou, du moins, qui devraient apprendre à mieux le faire. Quand elle ne souhaite pas carrément le faire à leur place. Encore une fois, les propositions pour transformer la scène médiatique sont généralement intéressantes et novatrices. Le reste, cependant…

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À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l'enfance. S'il s'intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n'hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l'économie ou encore les loisirs et le tourisme.

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