Non, le nombre de morts de la pandémie n’a pas été surestimé

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Une critique récurrente émise par les sceptiques de la pandémie est que celle-ci aurait fait moins de morts que ne le prétend le bilan officiel, concluant du coup qu’il y aurait eu beaucoup de bruit pour rien. Le Détecteur de rumeurs explique ce qu’il en est du concept de « mortalité excédentaire ».

L’origine d’une des rumeurs

Le 20 avril, alors que le Québec venait de dépasser le palier symbolique des 1000 vies fauchées par la COVID-19, dont la plupart en CHSLD, le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, déclarait, comme le rapportait alors Le Soleil, que « chaque année, en temps ordinaire, il y a environ 1000 personnes par mois qui meurent dans les CHSLD ».

Cette affirmation a rapidement été utilisée par certains pour conclure que l’impact réel de la COVID-19 serait donc négligeable et que les mesures mises en œuvre pour la contenir, comme le confinement, auraient été inutiles.

Les faits

Ce n’est pas qu’au Québec que cette question s’est posée. Aux États-Unis et ailleurs, d’aucuns ont mis en doute la gravité des décès attribuables à la pandémie: aurait-on calculé parmi les « morts de la Covid » des gens qui ont juste eu la malchance de mourir la même semaine et dans le même milieu de vie qu’une personne contaminée? Ou des gens qui étaient effectivement atteints de la Covid au moment de leur décès, mais dont l’état de santé était tel qu’elles seraient mortes de toutes façons?

Or, il existe une façon de confronter cette affirmation: en comparant le nombre de morts pour des périodes comparables. Par exemple, avril 2020 contre avril 2019, ou bien les premiers mois de 2020 comparativement aux premiers mois des 10 années précédentes.

Ainsi, les données diffusées fin mai puis début juin par l’Institut de la statistique du Québec, montrent une surmortalité. Hommes ou femmes, le nombre de décès par semaine en 2020 commence à s’élever au-dessus des totaux hebdomadaires des années précédentes à partir de la mi-mars, pour atteindre un pic dans la semaine du 26 avril au 2 mai (les dernières données disponibles, au moment d’écrire ces lignes, s’arrêtent au 9 mai).

« À partir des données fournies », explique Robert Bourbeau, professeur de démographie à l’Université de Montréal, « j’ai fait la moyenne des trois dernières années c’est-à-dire 2017, 2018 et 2019… On aboutit à 3155 décès excédentaires » pour la période allant du 15 mars au 9 mai 2020.

Un total qui n‘est pas si loin du total officiel de 3471 décès liés à la Covid, pour la même période. Cette « surestimation » de 300 n’est pas un problème à ses yeux, explique-t-il en entrevue. « Un écart de près de 300 décès sur un surplus de plus de 3000, ce n’est pas énorme. »

Une mise à jour de l’Institut de la statistique publiée le 18 juin et incluant des données allant jusqu’au 23 mai confirme les estimations précédentes: dans les deuxième et troisième semaines de mai, le total des décès s’approchait progressivement de la moyenne des dernières années mais restait encore au-dessus.

On peut ajouter à cela qu’une petite partie de ces personnes décédées seraient probablement mortes d’autres causes si elle n’avaient pas été emportées par la pandémie. Ainsi, chaque année, une centaine de Québécois meurent de la grippe saisonnière pendant la période concernée. Or, cette année, on n’en compte pratiquement pas.

D’autre part, toutes les morts excédentaires ne sont pas nécessairement causées par la Covid. Il faut comprendre que le concept de « mortalité excédentaire » — très utilisé en démographie et en épidémiologie— n’englobe pas que des personnes mortes d’une maladie, mais les décès résultant de ses effets collatéraux: par exemple, explique Robert Bourbeau, parce que les personnes consultent moins les médecins ou se rendent moins dans les urgences. À l’inverse, on pourrait aussi imaginer un effet collatéral positif: par exemple, moins d’accidents mortels de la route en temps de confinement.

Mais le résultat net est qu’il y a bel et bien eu, au Québec, une surmortalité entre mars et mai 2020.

Le meilleur outil de comparaison?

Définie par l’OMS comme «la mortalité qui est attribuable aux conditions d'[une]crise», la notion de mortalité excédentaire semble avoir gagné en notoriété depuis le début de la pandémie, beaucoup arguant qu’elle donnerait une image plus juste que le seul bilan des morts de la COVID-19.

Pour les deux auteurs d’un pré-papier sur « les mortalités excédentaires de la COVID-19 » paru à la mi-mai, «ni le décompte des décès dus à la COVID-19, ni le pourcentage de morts parmi les cas positifs, ne sont des méthodes convenables pour établir des comparaisons entre les populations d’un même pays ou entre les différents pays ». Ils ont pour leur part comparé les décès hebdomadaires en Suède, par âge et par sexe, pour les premiers mois de 2020 comparativement aux mois équivalents des cinq dernières années, et en arrivent eux aussi à la conclusion que « la pandémie a eu jusqu’ici un effet clair et net sur le taux de mortalité en Suède ». À partir de la première semaine d’avril, le taux de mortalité pour chaque tranche d’âge supérieure à 60 ans est plus élevé, de 75% chez les hommes et de 50% chez les femmes.

L’organisme indépendant britannique The Health Foundation recommande lui aussi la mortalité excédentaire comme outil de mesure, puisqu’elle «ne dépend pas de la manière avec laquelle les décès liés à la COVID-19 sont enregistrés», laquelle peut varier d’un pays à l’autre.

Depuis le début de la pandémie, plusieurs médias dont le Financial Times et The Economist en Grande-Bretagne, de même que le New York Times aux États-Unis, compilent et actualisent les données sur les morts excédentaires pour différents pays et régions du globe, là où ces chiffres sont disponibles. La plupart des pays européens, comme la France et la Belgique, montrent des « pics » de mortalité très nettement supérieurs à la moyenne, commençant généralement à la mi-mars et s’étirant jusqu’en mai. Pour certains, comme les États-Unis, la courbe était toujours au-dessus de la moyenne au début de juin.

Beaucoup de ces données sont préliminaires et il faudra attendre des mois pour avoir un portrait complet.

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À propos du journaliste

Agence Science-Presse

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