J’appelle mes frères – La chimie de la couleur de la peau

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Après un attentat à la bombe à Stockholm et pendant l’escalade de xénophobie qui s’ensuivit, l’auteur suédois et tunisien Jonas Hassen Khemiri a traité ouvertement de ses peurs dans un grand journal suédois en 2010. Dérivée de ce texte, la pièce J’appelle mes frères est mise en scène par la directrice artistique du Théâtre de l’Opsis, Luce Pelletier abordant le problème racial de la couleur de la peau dans les Maisons de la culture de Montréal du 23 mars au 3 mai.

La pièce commence pendant la nuit de l’explosion. Grand et ancré sur les planches, l’acteur Fayolle Jean Jr porte le texte nordique de sa voix grave du début à la fin. Il s’agit d’un monologue avec des interventions des trois autres acteurs jouant plus d’un personnage, tout en demeurant typés. Le héros dénommé Amor a la peau noire, son meilleur ami joué par l’acteur Anglesh Major l’est aussi et Cynthia Trudel qui joue des membres de la famille l’est également. Pour donner une impression de «ghetto» plus que de race, l’actrice Jasmine Bouchardy qui a plutôt un teint arabe joue la muse d’Amor. Dès les premières répliques, la dynamique des milieux immigrants européens s’installe, rappelant le film La haine (1995) de Mathieu Kassovitz.

Né d’un père tunisien et d’une mère suédoise, l’auteur nous présente un regard interculturel de la Suède dans laquelle il vit, qui n’est pas sans rappeler l’optique des films du cinéaste allemand d’origine turque, Fatih Akin (Soul Kitchen (2009), Head-On (2004)). Revenant au théâtre, les acteurs n’interagissent pas entre eux. Ils lancent leurs répliques face au public comme si nous étions des juges ou parce qu’ils se sentent épiés. Le texte va dans la nuance puisqu’à partir du «ghetto», l’étau se referme sur Amor qui est moins victime de racisme que d’aliénation. Lui, il s’est appliqué, a eu de bonnes notes à l’école, est entré à la polytechnique et s’il arrive à faire face à l’adversité, il aura un statut hautement respectable.

Une morale universaliste soutient le texte, malgré ce va-et-vient entre manifester son trop-plein de colère et continuer sa vie en sourdine. Oasis au cœur de la pièce, l’histoire d’amour est très touchante puisqu’elle laisse à interprétation. Les parents de cette jeune fille arabe n’auraient-ils pas déménagé afin qu’elle ne vive pas son amour avec ce garçon noir? Leur tradition exige-t-elle que leur fille se marie avec un homme de la même religion? Ainsi, l’enjeu interculturel ne concerne pas uniquement la rencontre des citoyens de souche et des nouveaux arrivants, mais se présente en carrefour des cultures.

Scénographie décevante

À l’instar du débat stagnant sur la laïcité de l’État au Québec et au Canada, le texte assez lourd de subtilités s’incarne difficilement dans le concret de la scénographie. Au début, les bandes de lumières verticales nous saisissent par la scène de la discothèque, mais délimitent un grand vide par la suite plus ou moins justifié par l’état de lendemain de veille. L’accent est mis sur les acteurs entourés de vide. L’environnement suédois ne transcende pas la mise en scène.

Les multiples références du héros au tableau périodique des éléments pour expliquer le monde qui l’entoure auraient gagné à être montrées, pour ajouter un aspect curieux à la pièce. La curiosité n’est-elle pas un vecteur de la rencontre avec l’autre? La matérialité des éléments chimiques aurait pu apparaître sur un écran ou par un tableau dont la case s’illumine lorsque l’élément est mentionné.

La dimension de la chimie en parallèle, peut-être plus juste… du moins, idéalisée par le héros.

D’actualité.


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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