A Ghost Story: s’envelopper d’immensité

0

On a souvent l’impression que les propositions cinématographiques se suivent et se ressemblent. Néanmoins, il arrive que des œuvres d’exception se glissent entre les autres et A Ghost Story, nouveau joyau du talentueux David Lowery, est un long-métrage qui fait lentement, mais sûrement ses preuves pour (évidemment) nous hanter habilement en s’avérant être une pièce d’art probablement plus grande que nous, plus grande que le monde même. Rien de moins.

Le deuil est un sujet fort. Un sujet accessible et rassembleur, aussi touchant, inquiétant, mélancolique, douloureux que bouleversant. La mort en soi inspire, mais terrifie à la fois, proclamant autant la fin que le début de toutes choses (selon), invitant la pensée à titiller l’inconnu. Lowery a toutefois choisi de se laisser guider à nouveau par son instinct (fort) et sa sensibilité singulière. Pas question ici de traiter de ce que l’on connaît (la vie, l’amour, la mort, etc.) de la même manière qu’on l’a vu tant de fois par le passé et dans toutes les formes d’art possibles. Une réflexion sur l’art et sa portée, tout comme son impact, se glissera d’ailleurs en plein centre de l’œuvre pour s’ajouter aux divers thèmes que le film osera bien aborder pour nous pousser à amener nos méditations au-delà de ses propres conceptions.

L’affiche du film

Après tout, c’était le fort côté émotionnel qui faisait de son adaptation de Pete’s Dragon une si belle réussite dans la machinerie lourde de Disney, et cela fait plaisir de voir l’ingénieux cinéaste retourner à ses amours beaucoup plus expérimentaux, visiblement très inspiré par le travail de Malick notamment. Après avoir touché à une grande majorité des postes menant à la création d’un film (il a d’ailleurs assuré le montage pour le tout aussi beau et mystérieux Upstream Color de Shane Carruth), Lowery poursuit sa magnifique lancée en tant que cinéaste et renoue avec les deux têtes d’affiche de son magnifique et trop peu vu Ain’t Them Bodies Saints pour un projet anonyme conçu dans le secret.

Il ne faut pas se laisser berner toutefois et croire que l’ensemble n’existe que par vanité ou de manière opportuniste. Au contraire, limitant les mots (il y a même des sous-titres par moment!), évitant l’œuvre grand public ou un tant soit peu conforme ou linéaire sur le plan narratif, maximisant les capacités artistiques (le magnifique format 4 :3 avec les coins arrondis comme une vieille photographie est aussi splendide qu’inédit, encore plus en considérant l’excellent travail du directeur photo Andrew Droz Palermo) et évoquant avec férocité et audace le temps qui passe (il y a longtemps que l’esprit de Jeanne Dielman n’avait pas autant résonné dans un film), Lowery propose une œuvre fascinante, indécodable, stellaire à l’occasion, et, surtout, qui ne nous quitte plus une fois le générique tombé.

Bien sûr, il peut être tentant de ne pas prendre la prémisse au sérieux. L’histoire demande quand même de suivre l’odyssée d’un jeune défunt, mort trop vite, profitant de son statut de mourant pour hanter le monde des vivants. C’est via sa perspective et un Casey Affleck sous un grand drap orné de deux trous pour les yeux, qu’on se verra transporter dans un périple d’abord très terre à terre, mais rapidement métaphysique, d’un sérieux confondant, loin de toutes absurdités, n’en déplaise aux sceptiques de la proposition.

Auréolée d’une trame sonore dantesque par son fidèle collaborateur le brillant Daniel Hart, également à l’origine de la délicate chanson I Get Overwhelmed de son groupe Dark Rooms, qui ponctuera plusieurs des moments les plus émotifs du long-métrage, l’œuvre se déploiera avec confidence et une assurance beaucoup plus rassurante que prétentieuse. Construit comme un casse-tête en forme de maelström, A Ghost Story éloignera tous spectateurs de ses repères habituels et jouera sur sa patience, sa curiosité et son bon sens avant de l’avoir par le biais des sentiments, judicieusement aidés de par la présence de la lumineuse Rooney Mara. Cette dernière incarnant à nouveau les bons et les mauvais souvenirs de l’amour éteint comme elle le faisait dans l’essentiel Her de Spike Jonze.

Voilà donc une grande œuvre à la portée infinie qui touche à tout ce qui nous compose et compose le monde qui nous entoure. Énigmatique et maîtrisé, A Ghost Story est un film marquant auquel on reviendra fréquemment histoire de mieux comprendre le pourquoi et le comment de l’univers. Et disons que ce n’est pas le cas de toutes les œuvres, ni même de tous les artistes, de donner l’impression de n’avoir atteint rien de moins que l’immensité.

8/10

A Ghost Story prend l’affiche en salles ce vendredi 4 août. Il a été vu dans le cadre du ciné-club Cinémagique qui a lieu tous les lundis soirs à Montréal.

Partagez

À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

Répondre