Antoine et Cléopâtre au FTA – Un moment de grâce

0

Revisiter l’œuvre de Shakespeare dans une sobriété absolue, où les mots ont plus d’importance que l’action, c’est ce que Tiago Rodriguez nous offre sur le plateau avec Antoine et Cléopâtre, l’histoire bien connue de cet amour impossible entre l’héritier de l’Empire romain et la reine d’Égypte. En toute simplicité scénique, mais avec grande force expressive, cet homme sait indéniablement raconter.

Ils sont deux sur scène, et ils ne sont pas comédiens, mais chorégraphes. Ils font danser les mots, activant d’un même mouvement la puissance de notre imagination pour combler l’espace dépouillé de la scène. Dépouillé, mais chaud et certainement pas vide. Antoine et Cléopâtre qu’un amour radical et cruel anime malgré les frontières politiques s’adressent à nous avec une honnêteté désarmante.

Sans montrer, ils évoquent. « Antoine dit… », « Cléopâtre dit… » Pas de dialogue non plus, Antoine parle pour Cléopâtre et Cléopâtre pour Antoine, il respire pour elle et elle pour lui, parfois ils le font ensemble. Tous deux ont vu dans le futur la mort d’Antoine transpercé d’une épée, mais Cléopâtre rêve à pouvoir changer l’avenir pendant qu’Antoine préfère s’ancrer dans le présent. Et c’est bien du présent, cet espace à la frontière entre le passé et le futur, qu’ils nous narrent leur histoire. Eux-mêmes pris au piège d’un conflit politique de chaque côté d’une frontière qui les sépare autant qu’elle les unit. C’est exactement sur cette fine frontière que leur amour existe et restera éternel.

Frontière comme symbole de la dichotomie du monde, comme séparation entre opposés. Antoine et Cléopâtre tentent pourtant de la faire disparaître alors qu’on peine à les distinguer l’un l’autre. « Antoine respire. Cléopâtre respire ». On ne voit rien, mais on voit tout. Les nuages vaporeux et les oiseaux qui volent, le bord du Tigre, la guerre, la trahison, la cruauté, l’amour.

La scène est couverte d’un tissu de la couleur chaude du sable, qui permet par moments de refléter les ombres des corps lorsqu’ils se déplacent. Deux personnages avec leurs mots. Répétitif à en devenir hypnotique, on est bercé par leur danse poétique et minimaliste. Il y a de la grâce. D’une pièce imposante Rodriguez réussit à créer un théâtre épuré, dont la forme surprenante interpelle et poursuit longtemps, comme une longue résonance profonde.

Dans le cadre du FTA

A la Cinquième salle

Du 27 au 29 mai 2017

Partagez

À propos du journaliste

Mathilde Perallat

Mathilde Perallat vient de France, et plus particulièrement de Provence. Avant de s’installer à Montréal, elle a passé plusieurs années dans la capitale culturelle française où elle s’est nourrie de théâtre, de danse et de cirque en forte quantité – autant que de qualité. C’est aussi par sa propre pratique des arts du cirque, en tant que danseuse aérienne, qu’elle est tombée amoureuse des arts de la scène. Formée en sociologie et en gestion, et doctorante à Concordia dans une recherche sur le rôle social que peut porter le cirque, Mathilde s’inspire et nourrit son âme et son esprit de spectacles en tous genres tout en continuant à se forger un esprit critique, cette critique qui fait si bien la réputation de son pays, pour le meilleur et pour le pire. Elle sait néanmoins mettre de l’eau dans son vin (selon les circonstances) et tente de donner des avis qui mesurent regard personnel et mise en perspective, toujours dans une grande ouverture.

Répondre