Les séries télé: sortir de la forme pour s’intéresser au fond

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Le corps imparfait de l’actrice Lena Dunham, la masculinité québécoise ou encore l’intensité des fans d’une populaire émission des années 1990: les séries sont le centre d’intérêt de plusieurs chercheurs en sciences sociales, en particulier pour ce qu’elles reflètent de la société, pour leur représentation des genres et pour le type de messages qu’elles envoient.

Ces chercheurs ont partagé leurs observations lors du colloque Méthodologies pour l’étude des téléséries et des webséries, tenu la semaine dernière au congrès de l’Acfas. Un colloque que ses organisateurs ont justifié par le fait que la production de téléséries est non seulement en croissance, mais parce qu’en plus, « les nouveaux modes de distribution », comme les sites de visionnement sur demande, ont « fourni de nouvelles possibilités d’interaction » avec le public, notamment via les réseaux sociaux.

Anne Martine Parent, qui enseigne la littérature et les études féministes à l’Université du Québec à Chicoutimi, s’est intéressée à la représentation de la sexualité féminine à la télévision. Elle tente de développer une grille d’analyse des enjeux politiques et sociaux derrière les scènes. Ses critères d’évaluation englobent le discours cinématographique (cadrage, lumière, couleur, mouvements, etc.), mais aussi des paramètres tels que la représentation de la sexualité et des corps, ou le rôle que tient la femme dans la séquence.

Pour illustrer sa démarche, elle s’est appliquée à analyser un épisode de la populaire série américaine Girls, qui était présentée jusqu’en avril dernier sur la chaîne HBO. Dans l’épisode One man’s trash (Sors les poubelles), le personnage principal d’Hannah se lance dans une idylle avec un homme plus vieux, plus fortuné, plus stable et surtout plus beau qu’elle. Mme Parent souligne que le corps de l’actrice et auteure de la série, Lena Dunham, est mis de l’avant dans les scènes, comme c’est bien souvent le cas dans les productions hollywoodiennes. Il y a cependant un message politique derrière cette nudité puisque la jeune femme ne correspond pas aux critères de beautés souvent exigés des actrices.

Selon Mme Parent, il faut pousser l’analyse des séries au-delà de la trame narrative et s’attarder à ce qui ressort du discours social et culturel. Pour la chercheuse, il y a une véritable interaction entre les discours sociaux et ce qui est présenté au petit écran.

Sur ce point, les experts s’accordent; les séries fonctionnent, car elles sont un reflet de la société dans laquelle elles évoluent.

L’étudiante au doctorat en communication de l’UQAM Stéphany Boisvert s’intéresse ainsi à la représentation de la masculinité au petit écran. À la suite d’une analyse d’une trentaine de séries américaines, canadiennes et québécoises, la doctorante a pu noter une « représentation plus empathique de la vulnérabilité et de la sensibilité masculines au Québec ». Quant à la soi-disant crise de la masculinité souvent montrée à la télévision, elle soutient qu’il s’agit d’un « raccourci intellectuel »: ce n’est pas, dit-elle, parce que ce phénomène est illustré dans les séries qu’il est aussi répandu dans la société.

Enfin, l’engouement pour une série peut à lui seul représenter un phénomène social d’intérêt pour les chercheurs. C’est le cas de Marta Boni, professeure au département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Les séries, comme des organismes, « s’inscrivent dans un espace-temps et vivent en elles-mêmes, tout en interagissant avec leur environnement ». Elle donne l’exemple de Twin Peaks, que les spectateurs s’approprient tant et si bien qu’ils ont besoin d’en parler et de s’en imprégner. Ils aiment sentir qu’ils font partie de son écosystème en faisant grandir la série et en l’amenant plus loin. De ce genre de séries populaires naît parfois une véritable sous-culture comprenant ses codes et son langage. Certaines séries ont aussi vu leur univers s’agrandir en devenant un film, un livre ou une bande dessinée.

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Agence Science-Presse

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