Lignedebus: des enjeux actuels pour les adolescents

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Chloé Ouellet-Payeur

C’est dans le quartier Villeray, au Théâtre aux Écuries, qu’est présenté le spectacle Lignedebus de la compagnie Théâtre I.N.K., cofondée par Marilyn Perreault qui signe le texte et la mise en scène de la pièce.

Créée en 2002 par Annie Ranger et Mme Perreault, la compagnie s’intéresse à l’image et au jeu physique. Si dans Lignedebus on ne retrouve aucune prouesse physique digne d’un spectacle de cirque, certains passages nécessitent une agilité d’acrobate et témoignent d’une recherche poussée au niveau de la relation entre le corps et son espace scénographique. Plusieurs des interprètes oeuvrent d’ailleurs aussi dans le domaine de la danse ou du cirque. Lors de la représentation à laquelle j’ai assisté, la salle était remplie de jeunes du secondaire. Présentée pour la première fois en 2014, cette pièce s’adresse d’abord à un public adolescent, et celui-ci semble répondre à l’appel en grand.

L’espace scénique de « L’Arène » du Théâtre aux Écuries est presque entièrement occupé par une réplique, grandeur nature, d’un autobus de ville. Cet objet scénographique imposant s’étend sur toute la largeur de la scène. Sali, rouillé, accidenté, son aspect oriente déjà notre regard. Ce choix scénographique offre des possibilités spatiales diversifiées, permettant aux comédiens de se cacher, de grimper à différents niveaux, de créer des espaces intimes ou d’utiliser l’entièreté de ce grand terrain de jeu. Les fenêtres, la carcasse, les barres ne sont pas que décoratives. Les interprètes s’en servent avec créativité. De plus, la façade de l’autobus est habilement utilisée comme écran de projections vidéo réalisées par Thierry Francis. Bravo à Patrice Charbonneau-Brunelle pour le décor, et bravo à tous les autres pour avoir su l’exploiter à son plein potentiel !

Après la lecture du court texte du programme, on sait déjà qu’on nous racontera une histoire fictive d’explosion dans un autobus où plusieurs périront. « Personne ne veut être un fait divers », peut-on lire. Le message est clair, on dénonce l’anonymat dans lequel se retrouvent les victimes de tragiques événements tels que l’accident de train à Lac-Mégantic en 2013, ou le récent attentat à la mosquée de Québec. L’annonce d’un incident aux nouvelles réduit souvent les victimes à un groupe de personnes qui étaient présentes lors de l’événement. Et si elles revenaient à la vie pour nous raconter leur histoire, leur réel vécu? Dans Lignedebus, ces victimes ne sont pas qu’un étudiant, un chauffeur, une serveuse… Ils sont Sandy, Rachel, Jimmy, Daniela et Henry, respectivement interprétés par Victoria Diamond, la cofondatrice de Théâtre I.N.K. Annie Ranger, Victor Andrés Trelles Turgeon, Ines Talbi et Hugues Sarra-Bournet. Nommons aussi Alexandre Lavigne, qui joue le personnage de Tom, et Julie Tamiko Manning, qui joue la coroner. Nommons-les, car l’anonymat est une problématique très actuelle, souvent soulevée, chez les interprètes du spectacle vivant.

Au début du spectacle, ils clament tous en chœur leur refus de devenir des « grains de sable anonymes, avalés par la marée du monde ». Chacun des personnages tente d’expliquer son point de vue sur la situation, ce qui a précédé l’accident. Ils reproduisent le même événement selon une différente mise en contexte, un vécu personnel, un autre angle grâce à l’appui de vidéos projetées sur l’autobus. Stimulantes et variées, les images vidéographiques passent de documentaires à poétiques, parfois tirées de l’action scénique en direct, parfois préparées. On accède en fait à l’enquête de la coroner, qui pour trouver la réelle source de l’incident doit faire des recherches sur chacun des personnages. La couverture médiatique hâtive de l’événement semble soupçonner comme responsable Jimmy, un jeune étudiant d’origine arabe. Quotidiennement confronté aux préjugés de la population, son témoignage est particulièrement touchant et oriente la suite de la pièce. L’enquête sera finalement élucidée.

Bien qu’on l’oublie parfois, la tuerie à une mosquée de Québec le mois dernier, ainsi que des microévénements de la vie quotidienne de beaucoup de Québécois d’origine arabe, nous rappellent que l’islamophobie n’est pas présente que chez nos voisins du sud. La pièce amène des réflexions entre autres sur l’amour, la maladie mentale, les préjugés, les différentes classes sociales, les médias et le racisme.

Allumés, beaucoup de spectateurs prennent des notes, probablement en vue de la rédaction d’un travail scolaire au sujet du spectacle. Il est beau de voir ces futurs adultes être touchés et réfléchir avec cette pièce soulevant des enjeux actuels. Curieux, à l’écoute, ils rebondissent avec des questions pertinentes lors de la discussion suivant la représentation. Une jeune spectatrice demande aux artistes si la pièce a été retravaillée, depuis sa création il y a trois ans, en fonction des événements actuels. On lui répond que non, que ces enjeux ramenés à l’actualité par divers événements récents étaient déjà actuels et inspirants au moment de la création. Lignedebus sera au Théâtre aux Écuries jusqu’au 25 février.

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À propos du journaliste

Chloé Ouellet-Payeur

Rédactrice de la section Culturel de Pieuvre.ca, Chloé Ouellet-Payeur se passionne pour le spectacle vivant. Ancienne gymnaste de compétition, son intérêt pour le potentiel expressif du corps athlétique l’amène à faire carrière en danse contemporaine. Bachelière de l’Université du Québec à Montréal, elle est également diplômée du programme de formation professionnelle en interprétation de l’École de danse contemporaine de Montréal. Pratiquant son art professionnellement en tant qu’interprète, chorégraphe et enseignante, elle collabore régulièrement avec des artistes issus d’autres disciplines telles que le cirque et le théâtre. Elle s’intéresse particulièrement à l’expérience du spectateur du spectacle vivant contemporain, dont les codes sont en constante redéfinition. Elle se donne la mission de démystifier la danse contemporaine, cet art vibrant et éphémère souvent perçu comme étrange ou inaccessible, puisqu’il essaie plus souvent d’être vrai que d’être joli.

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