Silence, on tourne (le dos au patriarcat)!

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Éloïse Choquette

La Chapelle Scènes Contemporaines se démarque toujours un peu des salles de spectacles mêmes les plus expérimentales. Pourtant, les dimensions plus restreintes des lieux et sa discrète présence sur la rue sont loin d’être le reflet de l’exubérante créativité qui y trouve son nid. Fidèle à son habitude, cette scène très contemporaine n’a pas peur de présenter des œuvres à la fois extravagantes, expérimentales et franches. C’est exactement ce que propose ACTION MOVIE, en mêlant habilement anti-oppression, féminisme, remise en question profonde – et humour!

Mis en scène par le collectif WIVES, composé de Julia Thomas, Emma-Kate Guimond , Aisha Sasha John et Leah Fay Goldstein, ACTION MOVIE semble d’abord un pari ambitieux : analyser les archétypes d’un film d’action sur scène, à travers une lentille résolument féministe. La pièce mêle d’ailleurs les médiums aussi bien qu’elle surprend les spectateurs et spectatrices en combinant projection vidéo, sculpture insolite et interprétation.

La pièce s’ouvre sur un amalgame d’objets éclectiques et inusités : tuyaux, chaînes, divers items orange vif côtoient papier bulle, morceaux de métal et fragments de conduites d’aération. Un micro, à une extrémité de la scène, sert aux comédiennes pour attirer l’attention du public et faire office de bâton de parole entre elles pour présenter leurs idées… d’armes.

Présentées volontairement maladroitement, avec des « maquettes » assez étranges issues des objets épars, ces armes, qu’on pourrait qualifier d’armes de « déconstruction massive », s’attaquent tour à tour au patriarcat, à l’oppression, aux traumatismes, mais également à la reconstruction, à la transmission de connaissances et à l’autoéducation. La façon dont ces « armes » sont présentées allie de manière charmante une certaine ironie comique par rapport à la création artistique et une réflexion profonde sur les concepts abordés.

La notion d’arme, commune aux films d’action populaires qui semblent souvent ne plus savoir quoi inventer pour garder l’intérêt de leur audience, n’est certainement pas un choix anodin. En effet, le collectif pousse la réflexion de cet armement progressif avec des propositions de tous acabits; certaines de ces armes sont qualifiées de « bienveillantes », d’autres restent plus conventionnelles, mais toutes ont pour point commun une réflexion ludique sur la manière de mener les luttes anti-oppression et du féminisme dans toutes ses intersections. La juxtaposition de ces « armes » dans ce contexte de combat de tous les instants devient alors d’autant plus puissante qu’elle devient vectrice d’ambition, de changement, d’empowerment.

Si la pièce comporte certaines longueurs et moments de confusion, l’exercice n’en reste pas moins intéressant, tant dans sa forme que dans son propos. Les trois comédiennes et membres du collectif WIVES présentent chacune leur propre « film d’action », qui sont aussi différents que pertinents, même si le plus fort et poignant reste certainement le second, celui d’Aisha Sasha John, qui a d’ailleurs une présence à la fois humble, forte et remarquable sur scène.

Notons également certaines scènes délectables, qui reprennent des scénarios et des citations de films populaires tels que Batman, X-Men et Pulp Fiction, tout en portant un regard inquisiteur sur les œuvres originales.

Si quelques fois, ACTION MOVIE se perd dans l’expérimentation pure et dure, et dans des enchaînements et juxtapositions scéniques difficiles à suivre, les « idées d’armes » parsemées à travers la pièce arrivent à lui donner une cohérence, un fil conducteur. WIVES est par ailleurs bien conscient de ses limites et de ses limitations, tant corporelles et techniques que culturelles et économiques. C’est peut-être aussi une de ses plus grandes forces que d’embrasser ces limites et de s’y jeter à corps perdu, pour en faire un témoignage de notre époque percutant, drôle par moment – fort en tout temps.

ACTION MOVIE arrive à mettre le doigt précisément sur cette impuissance, cette exaspération, cette fatigue que toutes personnes ayant à cœur le féminisme intersectionnel et les luttes anti-oppression ont déjà vécues dans leur vie. ACTION MOVIE cerne avec justesse et autodérision les aspirations communes d’un mouvement trop souvent critiqué pour ses divisions au lieu d’être célébré pour ses intersections.

C’est d’ailleurs exactement ce que fait ACTION MOVIE, et très fièrement : célébrer, tout en laissant libre cours à la colère, à l’amertume, aux rêves, aux fantasmes, aux utopies, le tout dans un « safe space », un espace sûr de création à la fois simple et très complexe. Les visions des trois comédiennes et créatrices se mêlent, se croisent, s’éloignent, pour mieux se retrouver dans des lieux communs forts et galvanisants.

ACTION MOVIE est une pièce à la fois douce et décapante, qui rafraîchit l’âme d’une brise d’espoir, à l’heure où les combats anti-oppression que sont les luttes contre le racisme, l’islamophobie, la transphobie, l’homophobie, le sexisme, la misogynie, la culture du viol, pour ne nommer qu’elles, deviennent plus importantes que jamais.

La pièce ACTION MOVIE est présentée en anglais à La Chapelle Scènes Contemporaines jusqu’au 3 février inclusivement.

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À propos du journaliste

Éloïse Choquette

Éloïse Choquette fait comme si elle menait une vie bien rangée d’architecte de jour – et devient une personne éclectique de nuit. Que ce soit en étant activement impliquée dans des organismes à but non lucratif, ou encore en faisant des études à temps partiel à Concordia en littérature et études des peuples autochtones, Éloïse aime diversifier ses champs d’intérêts, qui passent du féminisme intersectionel à la littérature, en passant par la science-fiction, les arts de la scène, le cinéma, la mode et le design. Journaliste chez Pieuvre depuis 2011, elle raffole de théâtre, de musique et de danse, qu’elle se plait à disséquer avec un enthousiasme certain. Elle puise la plupart de ses citations et inspirations quotidiennes dans Star Trek et Harry Potter, sujets dont elle peut discourir pendant des heures.

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