Décoder la culture roumaine à travers le film Sieranevada

0

René-Maxime Parent

La rencontre familiale est l’occasion de se retrouver et de se mettre à jour, tous ensemble. Avec le film Sieranevada (2016), le cinéaste Cristi Puiu nous introduit dans une famille roumaine nombreuse se donnant rendez-vous dans un petit logement, abordant la politique, la religion, la sexualité, bref des thèmes autant conflictuels qu’universels.

En entrevue, Ilona, qui a quitté la Roumanie à l’âge de 26 ans, m’a expliqué les codes culturels qui m’ont échappé pendant le visionnement.

As-tu retrouvé ta famille dans ce film?

Ça m’a rappelé des souvenirs parce que les membres réglaient leurs affaires au moment où tout le monde était là. Tout le monde connaît la vie de tout le monde. Les gens sont stressés, frustrés, irrités. Parfois, ça éclate. Il y a beaucoup de drames, mais on est capable de se parler et de régler les problèmes. La mère était très respectée, le respect des parents est très important dans la culture roumaine. Le cinéaste a filmé dans un petit espace et près des personnages, ça représente la famille unie. À la fin du film, le personnage principal se met à rire parce qu’il a toute sa journée en tête, tous les événements qui ont repoussé ce moment où ils vont manger. Son rire contagieux affecte son frère, son autre frère plus jeune et sa sœur.

Pourquoi avoir choisi de tourner dans ce petit logement?

Ces logements ont été construits par Nicolae Ceaușescu, un dictateur exécuté en 1989. Ces immeubles d’une douzaine d’étages abritent de petits logements qui comprennent une petite cuisine et un couloir donnant accès aux chambres. Dans le film, il y a trois générations qui vivent dans le logement : le couple avec l’enfant et la mère. Nicolae Ceaușescu donnait des logements à toutes les familles qui travaillaient. Son but était que tout le monde travaille dans des usines. Beaucoup de familles vivent dans ces immeubles à logement, des quartiers entiers ! La « ville de blocs », comme on l’appelle en Roumanie.

Le cinéaste aurait-il pu tourner dans un autre type d’habitation?

Oui, mais l’effet n’aurait pas été le même. Au début, les personnages entrent et sortent de la cuisine en prenant soin de fermer la porte. Ils ne veulent pas que l’odeur de la nourriture et la fumée de cigarette sortent. La cuisine est l’espace où on peut aller fumer, les Roumains n’ont pas l’habitude d’aller dehors pour fumer. Par contre, il y a des lois qui interdisent de fumer dans les bars. Puis chaque immeuble a son petit ascenseur… qui ne fonctionne pas toujours.

Comment une famille peut-elle s’organiser dans ce petit espace?

Il y a une scène où le personnage principal, sa mère et sa tante se trouvent assis sur le lit de la mère. Puis quelqu’un entre dans la chambre pour venir chercher l’huile pour cuisiner. J’ai trouvé ça drôle qu’on range de l’huile dans une chambre. Pas seulement parce que c’est illogique, mais aussi parce que le manque d’espace fait en sorte qu’on met les choses où on peut, là-bas.

Une cérémonie religieuse à l’intérieur d’une architecture communiste, pour un effet de tension?

Non, la tradition c’est qu’un prêtre vient à la maison pour bénir toute la maison… bénir le complet. Le prêtre bénit toutes les pièces, même celle où il y a une fille qui dort parce qu’elle a trop bu… qui n’est pas roumaine. Ça souligne le côté humain, la fille ne se sentait pas bien, mais la famille a accepté de l’accueillir et de lui donner une place où se reposer… même si elle vomissait partout et qu’elle n’était pas consciente de ce qui se passait.

Que célèbrent les personnages?

Lorsqu’un membre de la famille est décédé, après un an et six mois, nous faisons la commémoration du défunt. C’est comme un processus de deuil, mais très traditionnel. Dans chaque région, la tradition est différente. Dans le film, un membre de la famille a acheté un complet que le prêtre doit bénir et qu’un membre de la famille doit porter par la suite. Chez moi, dans ma région, il n’y a pas de complet.

L’engueulade dans le stationnement, n’est-elle pas trop intense?

Derrière ces immeubles, il y a beaucoup de choses qui se passent. Le stationnement n’est pas bien délimité, on ne sait jamais à qui appartient la place, le numéro n’est pas inscrit. Tu peux te stationner deux minutes, puis à ton retour, quelqu’un s’est stationné derrière toi et il t’empêche de sortir. C’est ce qui est arrivé dans cette scène avec la femme du personnage principal. Puis on a vu à quel point les Roumains sont stressés, ça peut éclater à tout moment.

À la fin, ils finissent par manger…

Le chou farci, c’est un plat traditionnel. Attention, c’est fait maison!

Partagez

À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

Répondre