Kroy, les fréquences de la beauté

1

Xavier Proulx

Difficile d’ignorer le lancement très attendu de l’album Scavenger de Kroy vendredi dernier à la galerie Artgang de la rue St-Hubert. Le projet solo de Camille Poliquin, alias moitié du duo Milk & Bone, n’avait pas besoin de présentation pour enflammer les attentes du petit gratin artistique montréalais.

Le look léché, la musique aussi d’ailleurs, c’est devant une salle comble peuplée de curieux déjà convaincus que Kroy a réussi son pari lors du lancement de ce premier album vendredi soir. Et brillamment, disons-le.

Après un premier EP, Birthday, lancé plutôt incognito en 2014, Camille Poliquin livre ici un album élégamment ficelé dont le dosage savant des ingrédients ayant fait le succès de son groupe phare, Milk & Bone – dont la réputation, même internationale, n’est plus à faire – illustre fort bien le savoir-faire de la jeune artiste.

Elle était là, Kroy en personne, derrière ses grosses lunettes noires, cheveux de jais et autres vêtements drapés d’obscur. La musique de Scavenger est semblable à cette projection d’images léchées, où lignes de perspectives, songes et élégance, rythme avec musique de grande qualité. Les paroles elles, sont tristes et noires. Les titres des pièces tiennent d’ailleurs en un seul mot, aigus, tranchants, un peu comme le collage patient du lattis vitré d’une grande fresque musicale.

Poliquin a pris son temps, depuis ce EP de 2014 pour patiemment polir ces nouvelles pièces qui, tout en se distançant de Milk & Bone, sont issues d’influences musicales multiples. À l’instar du look gothique-de-ville de l’artiste, les pièces sont issues de paroles teintées d’amertume, mais gracieusement habillées d’électro-pop grandiose.

Les influences sont multiples, de M83 à Portishead et Lykke Li, en passant par le New Wave. L’inspiration parmi ces références est assumée. Formellement, les constructions musicales sont étudiées au quart de tour, le dosage entre cette douce mélancolie et la frénésie synthétique a été savamment perfectionné et planifié en studio, en collaboration avec ses acolytes Marc Bell et Pascal Shefteshy.

Mais c’est véritablement en spectacle que cet album libère son bouquet exquis. Les nappes de synthétiseur se diffusent en longueur, les pièces s’ouvrent davantage que sur l’enregistrement. Habilement proportionné entre les longues rêveries de synth-pop et les pensées noircies d’une artiste accomplie, Poliquin a permis à ses pièces de respirer véritablement sur scène. On aurait même souhaité une mise en scène un peu plus étoffée, où l’éclairage et la scénographie auraient été davantage en phase avec cette musique inédite.

La voix haute perchée, presque criarde, engluée d’une réverbération pulsant ses palpitations à travers l’épais rideau de fumée, Kroy a prouvé la qualité de son pari. Le public, peuplé de sneakers blancs sur fond noir et autres acteurs de l’industrie, lui a bien rendu son amour du beau.

Nous avions entendu les singles Bones et River et ceux-ci nous avaient séduits par leur originalité. La pièce Days a tout raflé vendredi soir. Il s’agit d’un hommage (assumé) à Portishead et au trip-hop, sorte de danse macabre élégamment emboucanée. Le solo de synthétiseur sublimait tout, rappelant les bons vieux jours de M83. La voix haute, presque criarde, diaphane à travers les réverbérations laissait entrevoir ses pulsations magnifiques derrière l’épais rideau de fumée de la scène.

On peut en dire autant de Go. La voix enfantine de Poliquin laisse place à une belle rêverie de synthétiseur qui a véritablement pu s’exprimer longuement dans une belle finale une fois défendue sur scène.

Camille Poliquin ne chôme pas, elle qui de son propre aveu jamais manqué de travail depuis ses débuts. L’album sera défendu sur scène aux États-Unis (elle a signé un contrat avec le label américain Honeymoon) et a déjà rodé le tout lors de la première partie de Cœur de Pirate à Brooklyn. Son autre moitié, Milk & Bone a réalisé la trame sonore du film King Dave de Podz, et l’écriture d’un nouvel album est à venir. Une belle consécration pour cette artiste qui a exploré des territoires inconnus de la scène électro montréalaise.

Kroy a prouvé que les bonnes cuvées doivent prendre leur temps. Sur ce nouvel album, on se délecte de cette espèce d’OVNI à l’écho criant qui est tombé sur la scène électro du Québec.

L’album Scavenger est disponible depuis le 23 septembre sous étiquette Dare to Care.

Partagez

À propos du journaliste

Xavier Proulx

Architecte, ingénieur et photographe, Xavier Proulx est journaliste pour Pieuvre.ca depuis plusieurs années. Mélomane averti, il se spécialise dans la couverture des événements musicaux de Montréal. Pour lui, ces compte-rendus sont un prétexte pour décrire de façon onirique les impressions du spectateur.

Un commentaire

  1. Pingback: Kroy au théâtre Fairmount: la tristesse joyeuse

Répondre