10 Cloverfield Lane: dans le ventre de la bête

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Jim Chartrand

Il y a huit ans déjà, surfant sur le succès inestimable de la télésérie Lost qui a changé le visage de la télévision, le grand manitou qu’est J.J. Abrams a produit un mystérieux film qui non seulement a su redonner ses lettres de noblesse au found footage movie, avant que le genre ne dérape, mais a également su donner une carrière à des inconnus au grand talent. Nul doute que ce très efficace nouvel opus provenant des mêmes bases saura en faire autant.

Non pas que l’on veuille dire que John Goodman soit un inconnu, bien au contraire, puisque ce nouveau projet sorti de nulle part profite cette fois du prestige d’un acteur de renom. Ce dernier doit confronter deux autres excellents comédiens qui s’avèrent décidément au sommet de leur talent. On parle par ailleurs de Dan Trachtenberg, à qui l’on a confié cet audacieux et périlleux projet, ce qu’il fait avec aisance et panache. Et si l’on se fie à ce qui s’est passé avec Matt Reeves, qui a par la suite livré le brillant remake Let Me In, en plus du très intéressant Dawn of the Planet of the Apes après un premier volet moins convaincant, disons qu’on peut s’attendre à un bel avenir.

C’est également le cas des scénaristes qui n’en sont pas à leurs premiers balbutiements; idem pour les techniciens, du monteur au directeur photo, en passant par le compositeur. Le soin apporté aux détails est impeccable (les chansons, les références, les objets, etc.), et il est conçu avec une facilité si désarmante qu’on ne fait que savourer le long-métrage de son début à sa toute fin, n’en déplaise à une fin un peu bric-à-brac à laquelle on reviendra.

Le but est sûrement de ne plus penser aux attentes inévitables qu’on peut avoir face à un film aussi intriguant, puisque de toute façon, ce dernier fait ce qu’il veut comme il le veut, n’en déplaise à son public. Lent, méticuleux et psychologiquement fébrile, on nous livre un film de survie dans ce qu’il a de plus primaire en créant un huis clos aussi sadique que divertissant. Michelle se réveille dans un bunker après un accident survenu alors qu’elle se sauvait de son copain qu’elle a décidé de quitter, et elle se fait dire par son hôte qu’elle doit rester enfermée pendant une durée indéterminée puisque l’apocalypse, de nature imprécise, a éclaté à l’extérieur et qu’ils sont les seuls survivants, eux deux et un amusant gaillard assez simpliste qui a trouvé refuge juste au bon moment.

Suite ou pas de Cloverfield? Ce sera aux spectateurs de le découvrir, mais au fond, les créateurs s’en foutent un peu, sauf bien sûr s’ils nous concoctent en secret un troisième volet qui viendrait rejoindre les deux bouts, expliquant à la fois les différences singulières, mais aussi le saut dans le temps apparent.

Ainsi, dans la même ambiance que The Disappearance of Alice Creed et les autres films du même acabit, on brouille constamment les pistes de l’histoire pour ne jamais savoir où tout cela va bien mener. Il y a tout de fois un revirement majeur ici : la variation sur le thème du monstre. À l’instar des métaphores du film, on ne fait pas nécessairement dans la dentelle ou la subtilité, mais quand même, il fallait oser offrir un film de monstre qui s’intéresse presque uniquement au « monstre intérieur », plutôt qu’à celui, plus concret, des films fantastiques.

Bien sûr, il reste quand même le dernier acte, qui semble vouloir livrer au public ce qu’il a si patiemment attendu, mais l’effet est plutôt autre. En donnant dans trop de facilité et de sensationnaliste bon marché, on perd toute l’efficacité première qui reposait uniquement sur le talent évident des artisans, oui, mais aussi sur la distribution et leurs performances plus que généreuses. Mary Elizabeth Winstead prouve à nouveau sa large palette de possibilités alors que John Gallagher Jr. est aussi apaisant que dans la télésérie The Newsroom, qui l’a majoritairement fait découvrir. Quant à John Goodman, les mots manquent pour décrire à nouveau l’excellence dont il fait preuve pour y jouer un rôle tout en nuances et en inquiétudes, sans y oublier une certaine chaleur qui nous donne sadiquement envie de continuer le périple. Il y aussi le défi de trouver l’apparition inédite de Bradley Cooper dans tout cela!

10 Cloverfield Lane est donc un excellent film de genre qui se joue habilement des attentes du spectateur pour lui offrir quelque chose de singulier, et qui réussit le pari d’autant donner l’impression de faire à l’ancienne que d’insuffler un vent de nouveauté. Un pari réussi qui promet un sacré moment de cinéma à ceux qui accepteront de se prêter au jeu.

7/10

10 Cloverfield Lane prend l’affiche en salles ce vendredi 11 mars.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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