Théâtre – L’insoutenable absurdité du temps

0

Que ce soit avec la reprise d’Un tramway nommé désir, Les lettres d’amour d’Évelyne de la Chenelière ou les nombreuses collaborations entre l’institution et le Théâtre PÀP, l’Espace GO cherche décidément à se dépasser et à innover, fidèle à sa réputation. Bientôt viendra le temps, qui a pris l’affiche mardi soir dernier, est en continuité directe avec cette recherche de renouveau.

Réalisée en collaboration avec le Théâtre de l’Opsis, la pièce fait d’ailleurs partie d’un cycle scandinave comportant plusieurs autres spectacles et lectures, qui se tiendront au cours des prochains mois.

L’absurde est un genre théâtral assez particulier, au ton souvent décapant, aux propos corrosifs, et à l’humour d’une noirceur grinçante. Bientôt viendra le temps de Line Knutzon, auteure danoise, s’inscrit décidément dans le genre, bien que d’une manière extrêmement surprenante.

Il est à noter que la mise en scène de Luce Pelletier a voulu s’écarter des conventions théâtrales danoises qui ont probablement influencé l’écriture de Knutzon, en faisant état de son ignorance volontaire de ces dernières. La recherche consiste donc à tirer l’essence du texte, bien traduit et adapté par Catherine Lise Dubost, à travers les jeux de mots comiques et empreints d’ironie de celle-ci, ainsi qu’au fil de sa progression dramatique à l’humour vif et pétillant.

L’intrigue se concentre autour d’un couple : Hilbert et Rebekka. À celui-ci, s’en ajoute un second, formé par l’ex-mari de Rebekka, John, et Ingrid. De ces deux unions en péril, d’autres jailliront, certaines empreintes d’amertume, d’autres de désespoir, toutes d’une frénésie de plus en plus explosive, qui n’est pas sans rappeler le vaudeville. L’exagération de certains comportements, de certains caractères, vient renforcer cette ligne de pensée, contrebalancée par l’ironie et le sarcasme sous-jacent du propos.

Outre le choix judicieux des comédiens et la justesse de leur jeu (une mention toute particulière à la jeune fille dynamique, Oda, interprétée par Ann-Catherine Choquette), soulignons également la clarté de la mise en scène et de la scénographie. Si l’utilisation répétitive de meubles IKEA assemblés les uns avec les autres semble un peu d’abord clichée et convenue pour mettre en scène une pièce scandinave, elle est néanmoins efficace. On peut pratiquement y ajouter un niveau de sens beaucoup plus profond : cet assemblage, qu’il serait possible de répéter à l’infini, s’apparente aux histoires des protagonistes, elles-mêmes prises dans un cercle infernal, condamnées à se répéter éternellement.

Le tout début de la pièce, d’ailleurs, sert un peu de présage et de métaphore de l’œuvre de Knutzon : le spectacle n’est, au fond, que la répétition de la même scène à l’infini, comme une fugue sans fin, dont le motif mélodique ne varie que dans sa tonalité, dans son ton.

Lorsque la fille d’Hilbert et Rebekka fait résurgence, c’est beaucoup plus que les protagonistes qui sont confus : c’est le public lui-même. De cette aliénation naît une incompréhension grandissante, qui se meut en questionnement inquiétant : comment cela est-il possible ?

Sous l’apparente incohérence mise de l’avant par l’auteure, sous l’apparent chaos temporel qui s’immisce dans la vie d’Hilbert, Rebekka, John et Ingrid, se dissimule une vérité criante et criante : celle de l’oubli, celle de la vieillesse, celle de l’impossible absurdité de nos vies rangées. Lorsque passé, présent et futur se confondent, lorsque le temps devient un tout monolithique, incompréhensible et fragmenté, comment discerner le vrai du faux, le bien du mal, la douleur du bonheur ? Lorsque la mémoire flanche, que reste-t-il de nos vies, si ce n’est un amas de souvenirs épars, sans queue ni tête, désordonné ?

De même que l’univers qui tend constamment vers l’entropie maximale, vers le désordre le plus grand, les personnages sombrent peu à peu dans une paranoïa, dans une démence, dans une folie presque hystérique, dans laquelle ils se confortent, et à laquelle ils s’accrochent inespérément. Et tout comme le public, ils ressassent encore et toujours la même question : mais comment cela est-il possible ? Mais que se passe-t-il ?

Et si c’était la « pauvre chérie », la fille sans nom d’Hilbert et Rebekka qui avait raison ? Et si sa version des faits était la bonne ?

C’est là toute la brillance de Knutzon : à travers un enchevêtrement extrêmement désordonné d’événements et de réminiscences au ton foncièrement comique se dessinent des motifs tout à coup cohérents et d’une brutale réalité. Le rire, presque jubilatoire, que l’on ne peut qu’avoir face au pathos et au grotesque des personnages, se transforme peu à peu en rire qui sonne faux, teinté de jaune et d’amertume.

En ce sens, l’œuvre de l’auteure danoise dépasse le théâtre, dépasse l’absurde : elle s’inscrit dans une remise en question viscérale sur le temps, sur son passage, sur nos souvenirs, et surtout, sur la vieillesse et l’absurde continuité de nos mémoires si fragiles et éphémères.

Bientôt viendra le temps sera présenté dans la salle principale de l’Espace GO jusqu’au 12 décembre 2015.

Partagez

À propos du journaliste

Éloïse Choquette

Éloïse Choquette fait comme si elle menait une vie bien rangée d’architecte de jour – et devient une personne éclectique de nuit. Que ce soit en étant activement impliquée dans des organismes à but non lucratif, ou encore en faisant des études à temps partiel à Concordia en littérature et études des peuples autochtones, Éloïse aime diversifier ses champs d’intérêts, qui passent du féminisme intersectionel à la littérature, en passant par la science-fiction, les arts de la scène, le cinéma, la mode et le design. Journaliste chez Pieuvre depuis 2011, elle raffole de théâtre, de musique et de danse, qu’elle se plait à disséquer avec un enthousiasme certain. Elle puise la plupart de ses citations et inspirations quotidiennes dans Star Trek et Harry Potter, sujets dont elle peut discourir pendant des heures.

Répondre