Du 11 septembre aux vaccins: être complotiste, c’est pour la vie?

0

La COVID-19 a exacerbé les théories du complot. Plusieurs constatent avec stupéfaction qu’un de leurs proches y adhère. Pourquoi? Est-ce irréversible? Que peut-on y faire?

« Ça me paraissait incroyable, tout ce qu’on nous cachait, comment on nous mentait, tout ce qui se passait dans le monde, sans que les médias traditionnels nous en parlent! », se souvient Karen Andrey, résidente suisse qui ne se cache pas d’avoir déjà adhéré à une panoplie de théories du complot.

Comme bien d’autres, elle a d’abord porté attention à ces histoires à la suite de l’attentat du 11 septembre 2001, et une fois la boîte de Pandore ouverte, elle s’est mise à consulter de plus en plus de sources de nouvelles douteuses. « Je n’étais pas tiède, j’étais vraiment une complotiste militante! », souligne-t-elle, en ajoutant qu’elle redirige désormais son activisme vers différents groupes en ligne qui partagent du contenu déconstruisant les théories douteuses, incluant des pages québécoises. « J’aime bien voir ce qui se passe un peu partout dans le monde : ce qui se fait chez moi se fait aussi chez vous. Ce n’est pas forcément de la même façon, mais sur beaucoup de points, on se retrouve. »

Pourquoi plusieurs y adhèrent?

On désigne par « théories du complot » les scénarios qui prétendent expliquer un très grand nombre d’événements historiques ou de phénomènes contemporains par  l’existence d’un seul coupable, un individu ou un groupe, agissant dans l’ombre. Au contraire des véritables complots, ces théories s’appuient sur des coïncidences, des interprétations, des amalgames et des anecdotes, plutôt que des preuves documentaires solides ou des données probantes.

Les théories du complot ont une portée mondiale parce que les raisons qui poussent à y adhérer font fi des frontières: « Tout le monde a besoin de savoirs et de vérité, de se sentir en sécurité et autonome, et d’être bien avec soi-même », explique Karen Douglas, professeure en psychologie sociale à l’Université du Kent au Royaume-Uni, et spécialiste des théories du complot. « Quand ces besoins ne sont pas assouvis, les théories du complot peuvent en apparence offrir un certain réconfort. »

Elle rappelle que les théories du complot sont attrayantes sans pour autant être réellement satisfaisantes: et cela peut emprisonner ces adeptes dans un cycle. En effet, puisque les explications, les plus saugrenues tout autant que celles qui semblent plausibles, n’apportent jamais de vraie solution, la frustration face aux besoins inassouvis augmente, exacerbant ainsi la recherche d’autres explications et de plus de soutien de la communauté complotiste.

Ce dérapage est d’autant plus facile en contexte de pandémie, alors que la population craint à la fois pour sa vie et celle de ses proches, mais aussi pour sa sécurité financière, son confort, ses libertés, l’éducation des enfants…

Pour couronner le tout, les connaissances scientifiques sur la COVID-19 évoluent sans cesse et se contredisent parfois. Les certitudes à court terme sont quasi nulles et la confusion ne fait que croître. « De se faire dire qu’il n’y a pas de réponse —parce qu’en ce moment, il n’y a pas de vaccin ni de traitement curatif ou préventif— c’est très insécurisant! », soulève Marie-Ève Carignan, professeure au département de communication de l’Université de Sherbrooke. Elle mène un projet de recherche avec des collaborateurs internationaux, afin d’étudier l’adhésion à certaines fausses nouvelles liées à la COVID-19. Son constat : ce sont les personnes les plus anxieuses face à la situation, par exemple en raison d’une précarité financière, qui sont les plus susceptibles de croire aux théories du complot. Les personnes plus jeunes, moins éduquées et qui consultent plus fréquemment les réseaux sociaux, sont aussi plus à risque d’y adhérer.

Comment les accompagner?

Ce n’est pas un hasard si les experts en théories du complot se concentrent sur les aspects psychosociaux du phénomène: l’adhésion à ces croyances découle toujours d’une pulsion émotionnelle. C’est d’ailleurs ce qui complique le dialogue… et la marche arrière. « C’est comme avec une relation amoureuse : la personne qui croit aux théories du complot vit quelque chose au plan émotionnel et veut protéger ce qu’elle aime. Si on en dit du mal, ça la met sur la défensive », illustre Michael Kropveld, fondateur et directeur général d’Info-Secte.

Dans les derniers mois, cet organisme rapporte d’ailleurs une hausse des demandes d’aide de la part de personnes qui ne savent plus quoi faire, face à un proche qui s’est enlisé dans les théories du complot. Le nombre d’appels à l’aide s’est aussi multiplié au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence.

Que faire? Les intervenants sur le terrain et la communauté scientifique sont unanimes : il ne faut pas confronter la personne avec un contre-argumentaire direct. « Si vous essayez d’avoir une discussion logique, vous tombez dans un piège, parce que ça peut vous mettre dans « le camp ennemi » et renforcer ses croyances », avertit M. Kropveld. Le complotiste pourrait alors soit prendre ses distances, soit s’acharner et redoubler d’ardeur pour tenter de convaincre ses proches, pour les « sauver » ou leur « faire voir la vérité ».

Karen Andrey le confirme, alors qu’elle-même cherche à entretenir un dialogue avec son entourage encore fortement conspirationniste: « Je sais que si quelqu’un essaye de me prouver que j’ai tort, je vais me braquer et essayer de lui prouver que c’est lui qui a tort. Forcément, si je fais la même chose avec mes proches, ça ne va pas marcher! »

Une stratégie plus fructueuse consisterait, selon elle, à semer le doute sur la fiabilité des sources, afin d’ouvrir la porte au doute, puis éventuellement à de petites concessions. Il faut toutefois s’armer de patience. « Ça fait mal à l’égo, parce qu’on aime avoir raison. C’est le premier pas qui est le plus dur. Mais il suffit de se rendre compte qu’une première théorie du complot est fausse, puis c’est beaucoup plus facile avec les suivantes », témoigne Mme Andrey.

La professeure Karen Douglas estime également qu’il s’agit d’une bonne approche. « Plusieurs conspirationnistes se voient comme des personnes dotées d’esprit critique. En les amenant à évaluer leurs sources de façon critique, on peut les pousser à réaliser leurs erreurs dans leurs comportements de recherche d’information, ce qui leur permettrait de corriger leurs croyances. »

Autre astuce : personnaliser l’approche en identifiant les besoins particuliers qui poussent cette personne à adhérer aux théories du complot, puis l’inviter à analyser ces aspects de façon critique. Par exemple, une personne qui se méfie du gouvernement aurait peut-être vécu une mauvaise expérience qui teinte sa perception. Il faut donc l’encourager dans ses recherches, mais à la condition qu’elle fasse l’exercice sincère de regarder ce qu’en disent « les deux camps » avant de trancher.

Ainsi, il y a espoir de « déconvertir » les complotistes, c’est-à-dire de leur faire abandonner en tout ou en partie leurs croyances farfelues Par contre, il est aussi possible que cette tentative échoue, rappelle Michael Kropveld. Selon lui, il est donc nécessaire d’envisager la possibilité de l’échec quand on veut aider son proche, afin de réfléchir à ce que l’on compte faire de la relation, si la personne persiste dans ses croyances.

Il suggère toutefois d’y penser à deux fois avant de couper définitivement les ponts avec cette personne, en particulier dans le contexte de la pandémie: « Quand ça va se résoudre, peut-être que la personne va revenir [comme elle était avant]ou qu’il y aura une diminution de l’intensité de ses croyances. Ce sera donc important d’être resté en contact, pour que la personne sache qu’elle peut revenir. »


Autres contenus:

Les théories du complot, le grand classique des pandémies

Partagez

À propos du journaliste

Agence Science-Presse

Répondre