Nuestro Tiempo – Mélodrame gringo à l’hacienda

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Au Mexique, un couple d’éleveurs de taureaux est bouleversé lorsque la femme s’éprend d’un dresseur américain. Avec le long-métrage Nuestro Tiempo (2018), le cinéaste mexicain Carlos Reygadas présente moins un choc entre deux cultures qu’il n’en détaille l’effet de l’impact.

Le film s’ouvre sur un endroit magnifique. Sur fond de montagne, des enfants s’amusent dans des lacs à moitié desséchés. Les garçons font une guerre de bouette jusqu’à ce que l’un d’entre eux ait l’idée d’attaquer les filles. Celles-ci discutent paisiblement dans un bateau gonflable. Puis, la caméra nous transporte un peu plus loin où des adolescents passent du bon temps à l’ombre d’une toile. Un jeune est en amour avec une fille qui elle, sort avec un idiot. En plus d’ancrer l’amplitude de cette terre, cette errance plante le développement d’une sensualité propre à cette culture rurale.

L’histoire d’adultère arrive très tôt dans le film, trop tôt, au point de s’exclamer dans la salle de cinéma en serrant les dents: pas encore une histoire de couchette! Qu’on se réfère aux télénovelas mexicaines ou aux revues de célébrités québécoises, les scandales de tromperie fascinent les gens et le filon est surexploité du même coup. Quand on se prépare à visionner un film de 173 minutes, on ne peut pas lâcher la bride aussi tôt. Tant mieux, puisque le dénouement qui s’étire longuement en vaut la peine. Le cinéaste nous introduit tranquillement dans le monde féminin d’Esther dont la verticalité donne le vertige à plusieurs reprises.

L’extrapolation de la femme met la singularité de Juan en relief. Ce vulgaire cowboy des premières scènes qui s’occupe de son ranch se trouve à être un poète dont les champs d’intérêt vont bien au-delà de l’élevage des bêtes dangereuses. Apparemment, cette combinaison est possible au Mexique. Détenant un domaine et ayant développé ses aptitudes intellectuelles, l’homme apparaît comme étant indépendant d’esprit. Ce personnage n’appartient pas à ces tentatives de rendre le cowboy moins rustre du cinéma américain, d’ailleurs le cinéaste fait un clin d’œil aux films Brokeback Mountain (2005) et The Horse Whisperer (1998) pour s’en moquer.

En venant travailler à l’hacienda de Juan et Esther, ainsi qu’en ayant une aventure avec elle, le dresseur américain fragilise ce mode de vie dans son ensemble en tant qu’élément étranger. Cela permet au cinéaste de mettre la culture mexicaine rurale en abyme et d’y dégager une temporalité propre, du moins alternative à la réalité américaine. À plusieurs reprises, on a l’impression que le film va se conclure, mais une scène suit et le film se poursuit.

L’aventure avec l’Américain n’est que du bonbon à comparer la lourdeur de l’hacienda qui unit Juan, Esther, leur famille et les taureaux. Le cinéaste espagnol Luis Buñuel s’était prêté à un exercice interculturel similaire en tournant Le fantôme de la liberté (1974) sur les mœurs de la société française. La temporalité que Carlos Reygadas tente de cerner rappelle celle du parcours de la Chilienne Marilú Mallet dans son documentaire Au pays de la muraille enneigée (2016).

Nuestro Tiempo (2018) est à l’affiche à la Cinémathèque québécoise et au Cinéma Moderne.


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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