Les exercices militaires de Moscou donnent des sueurs froides à l’Occident

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Le pays n’existe pas, pas plus qu’il ne possède de véritable armée ou de vrais citoyens, bien qu’il dispose de nombreux patriotes en ligne. Depuis jeudi, toutefois, cet état fictif, Veishnoriya, un concentré des pires craintes du Kremlin à propos de l’Ouest, est devenu la cible de la puissance militaire russe et de celle de son allié biélorusse.

Selon ce qu’écrit le New York Times, cette nation a été inventée pour fournir un ennemi à affronter lors d’un exercice militaire conjoint de six jours qui devrait représenter la plus importante démonstration de force militaire de la Russie depuis la fin de la Guerre froide, il y a un quart de siècle.

L’exercice, surnommé Zapad-2017, est la plus récente itération d’une série de manoeuvres d’entraînement débutées sous l’Union soviétique dans les années 1970. Après une longue pause suite à la fin du régime communiste, Zapad a été relancée en 1999 et a pris de l’expansion lorsque Vladimir Poutine est devenu président à la fin de cette année.

Zapad, « ouest » en Russe, incluait auparavant les forces militaires d’autres pays membres du Pacte de Varsovie, l’alliance militaire sous contrôle soviétique dont les membres non-soviétiques ont maintenant rejoint l’OTAN. Aujourd’hui, l’exercice militaire a été réduit à seulement deux participants – la Russie et la Biélorussie – mais est encore considéré avec crainte par les organisateurs militaires de l’Occident.

L’exercice se déroule alors que les relations se détériorent entre la Russie et l’Ouest, Washington et Moscou échangeant des restrictions diplomatiques sur une base quasi-hebdomadaire. En raison du ressentiment provoqué par l’implication du Kremlin dans leurs processus électoraux et par l’aventurisme militaire des dernières années, des responsables occidentaux ont développé une méfiance certaine en ce qui concerne les motifs du Kremlin et ses déclarations de bonnes intentions.

On craint ainsi que Moscou ne déploie davantage de troupes en Biélorussie que ce qu’elle entend en retirer, y établissant par le fait même une présence militaire permanente à la frontière avec les pays de l’OTAN. Des responsables de la région de la mer Baltique et de la Pologne ont eux aussi peur que les exercices puissent être utilisés comme couverture pour une agression russe, comme cela fut le cas en 2014, lorsque Moscou a organisé d’importants exercices pour dissimuler la préparation de son annexion de la Crimée et de son intervention auprès des rebelles prorusses dans l’est de l’Ukraine.

« L’OTAN surveillera étroitement les exercices », a fait savoir Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’alliance, dans une entrevue accordée à Bruxelles, où se trouve le quartier général de l’organisation militaire. La Russie, a-t-il dit, a tout à fait le droit d’entraîner ses forces armées, mais a suscité la méfiance en reniant de façon routinière des règles mutuelles visant à calmer les esprits.

« Le manque de transparence augmente les risques d’incompréhensions, de mauvais calculs, d’accidents et d’incidents qui peuvent devenir dangereux », a ajouté M. Stoltenberg. Celui-ci a demandé à la Russie de « respecter à la fois le texte et l’esprit » du Document de Vienne, qui engage la Russie et les nations occidentales à signaler tous les exercices incluant plus de 13 000 soldats ou 300 chars, et à permettre à des observateurs internationaux d’assister aux manoeuvres, le cas échéant.

Voilà des mois que l’Occident se prépare aux exercices russes. Puis, à la fin du mois dernier, un scénario détaillé par le leadership militaire de Minsk, la capitale biélorusse, a décrit la principale tâche du programme Zapad de 2017: repousser l’agression de Veishnoriya, un État fictif qui est soutenu par l’Occident et qui prévoit saper les relations entre Minsk et Moscou. Le scénario comprend également deux autres pays inventés, Lubeniya et Vesbasriya, qui forment une coalition avec Veishnoriya pour menacer la sécurité de la Russie.

Les pays baltes et la Pologne, qui craignent que les nations fictives inventées pour les besoins de Zapad soient en fait des versions de leurs propres nations, disent croire que le nombre de troupes russes participant à la version 2017 de Zapad puisse atteindre les 100 000.

L’Occident mène aussi ses jeux de guerre, bien entendu. Cet été, les États-Unis ont dirigé une force alliée de 25 000 hommes lors d’exercices en Europe de l’Est. Mais l’Occident respecte les règles du Document de Vienne, et permet aux observateurs russes d’assister aux manoeuvres.

La Russie, avance M. Stoltenberg, a tendance à exploiter des failles dans le Document de Vienne

Moscou et Minsk affirment que l’exercice de Zapad de cette semaine n’impliquera que 12 700 soldats. Cela signifie que, comme tous les précédents exercices militaires de la Russie depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la limite de 13 000 hommes ne sera pas franchie, et que l’Ouest ne pourra donc pas déployer d’observateurs.

Le ministre estonien de la Défense, Margus Tsahkna, invoque une demande, présentée cette année par la Défense russe, visant à réquisitionner plus de 4000 wagons de chemin de fer pour transporter de l’équipement militaire et des soldats en Biélorussie. Ce nombre porte à croire que les contingents militaires déployés seront bien plus importants qu’annoncé, a mentionné le ministre, signe que Moscou pourrait vouloir laisser des troupes derrière.

Son de cloche similaire du côté de l’armée américaine, où le lieutenant-général Ben Hodges, qui supervise les forces américaines en Europe, a décrit Zapad comme un possible « cheval de Troie » qui ferait se déployer des forces russes, mais sans les rapatrier.

La Biélorusse, qui dépend de l’énergie russe à bon marché pour alimenter son économie, et qui partage la vision de M. Poutine voulant que l’Occident tente d’alimenter la division, et chercherait même à déclencher une invasion, dit ne pas partager ces craintes.

Les exercices militaires, y compris ceux menés par l’OTAN, mettent souvent en scène des ennemis inventés, une pratique qui gomme en partie leur véritable objectif et qui évite de susciter la colère de vrais pays qui n’aiment pas particulièrement servir de cible pour un entraînement militaire – particulièrement lorsque cela implique une simulation d’attaques nucléaires. Des experts occidentaux disent croire que les jeux de guerre russes de 2009 et 2013 comprenaient de faux bombardements atomiques contre Varsovie et Stockholm.

Les trois pays fictifs se trouvant au centre de l’exercice Zapad-2017 ont, de leur côté, trouvé une vie sur le web. S’il n’est pas possible d’établir l’identité des gens responsables de cette initiative, un compte satirique pro-occidental publie régulièrement, sur Twitter, des annonces au nom du ministre des Affaires étrangères de Veishnoriya, et affiche des photos des faux passeport, drapeau, devise et autres symboles nationaux, qui sont tous inventés.

« Nous nous inquiétons gravement de la concentration d’équipement militaire biélorusse aux frontières de Veishnoriya », peut-on lire dans l’un de ces tweets publiés par le ministère fictif. Parmi les autres messages, on retrouve un appel aux volontaires de « pays frères » à repousser une invasion en provenance de l’Est, et des avertissements signalant que les habitants du pays sont des « bêtes de guerre » qui ne se rendront pas.

Veishnoriya possède aussi un compte régulièrement alimenté sur Vkontakte, l’équivalent russe de Facebook, avec des photos de superbes femmes et habitants du cru portant les « vêtements traditionnels » du pays. La nation inventée a également son lot de partisans sur Facebook, où l’un des admirateurs a écrit une « note historique » ironique à propos de l’esprit martial non-existant du pays: « À travers son histoire, Veishnoriya n’a jamais perdu une guerre. »

La Russie a rejeté les craintes de l’Occident en lien avec Zapad-2017, affirmant que ces exercices étaient purement défensifs. Alimentant l’incertitude à propos des forces impliquées dans ce déploiement, la Biélorussie a invité des attachés militaires basés à Minsk à observer et à publier des détails sur ses jeux de guerre avec la Russie, y compris des données sur des frappes aériennes et des batailles de chars prévues dimanche et lundi.

Impossible de savoir, cependant, si ces attachés auront toute la latitude nécessaire pour se déplacer et discuter avec des soldats. Moscou, de son côté, a seulement dit que les exercices ne menaçaient personne et impliquaient des opérations en Biélorussie, dans le district militaire Ouest de la Russie, ainsi que dans l’enclave russe de Kaliningrad, près de la Pologne.

Ce côté vague, selon des responsables de l’OTAN à Bruxelles, se maintient dans un désire d’entretenir la confusion qui remonte à l’époque soviétique.

M. Stoltenberg dit ne pas pouvoir spéculer sur les véritables intentions de Zapad-2017, soutenant plutôt que cela ne deviendrait clair qu’à la fin des exercices, la semaine prochaine. Au même moment, a-t-il noté, cet exercice s’inscrit dans une « démarche d’une Russie qui s’affirme davantage », qui « s’exerce de façon plus agressive » et, de par ses actions en Crimée et dans l’est de l’Ukraine, a démontré « qu’elle était prête à utiliser la force militaire contre ses voisins ».

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Pieuvre.ca

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