Vimy: un Canada de fantaisie

1

« Le Canada est né ici. » C’est avec cette phrase ambitieuse que le premier ministre Justin Trudeau a voulu marquer le centième anniversaire de la Bataille de la crête de Vimy, en France, d’où les troupes nationales se sont élancées, en 1917, à l’assaut des lignes allemandes.

« Né ici », bien sûr, dans le sens où l’identité canadienne se serait forgée sous le fer et l’acier des balles et obus ennemis. Alors que le pays célèbre le 150e anniversaire de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, considéré comme le décret marquant la constitution du Canada moderne, il est clair que le chef du gouvernement tente de faire vibrer la fibre patriotique nationale.

Chez nos voisins un peu plus à l’ouest, la méthode semble d’ailleurs fonctionner. Après tout, pour les provinces autres que le Québec (et même pour les populations anglophones et canadophiles d’ici), Vimy représente effectivement ce sacrifice noble et courageux qui a donné l’occasion aux Canadiens, jusqu’alors simples citoyens de l’empire britannique, de s’affirmer et de prendre leur juste place à la table des nations autonomes luttant contre la menace représentée par Berlin et Vienne.

Sans vouloir réduire l’importance de la contribution canadienne à l’effort militaire et industriel lors de la Première Guerre mondiale, il est fascinant de constater à quel point une bataille sans véritable importance stratégique occupe depuis un demi-siècle la position de mythe fondateur dans la psyché collective, et ce d’un océan à l’autre.

Quelles furent, au fait, les conséquences de cette prise de la crête de Vimy? L’endroit avait son importance stratégique, puisqu’il s’agissait d’un point surélevé par rapport aux terres environnantes, ce qui donnait l’occasion d’observer les mouvements de l’ennemi, voire d’y installer des pièces d’artillerie, mais cette percée s’inscrit dans le cadre d’une bataille plus vaste où l’enfoncement souhaité des lignes allemandes dans la région n’a jamais eu lieu. Il s’agissait aussi de la troisième « Bataille de Vimy », les deux premières tentatives, quelques années plus tôt, s’étant soldées dans le sang et la boucherie. Boucherie il y aura aussi au sein des forces canadiennes, celles-ci perdant près de 4000 des leurs contre les positions allemandes, bien fortifiées après des années de guerre.

Face à cette glorification de l’une des pires guerres de tous les temps, un conflit où les motivations des deux principaux camps étaient non seulement floues, mais criminellement dangereuses, force est de se demander si le Canada est réellement « né » à Vimy. D’abord, comme l’indique une chronique diffusée lors de l’émission de Joël Le Bigot, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, cette thèse de la naissance de la nation canadienne lors de cette bataille remonte en fait à… 1967.

Imbroglio historique

Allons d’ailleurs au fond des choses, histoire de tirer l’affaire au clair une fois pour toutes: quelle est la véritable naissance du Canada? Est-ce en 1534, lors de la visite de Jacques Cartier, comme le prétend une plaque commémorative installée sur le pont du même nom, entre Montréal et la Rive Sud? Est-ce en 1642, lors de la fondation de Québec? Quid, alors, des gens qui vivaient déjà en Acadie à l’époque? Est-ce en 1867? En 1917? En 1931, année du Statut de Westminster, lorsque Londres a reconnu la souveraineté de ses anciennes colonies, dont le Canada? Ou est-ce plutôt en 1982, lors du rapatriement de la Constitution?

Si plusieurs pays utilisent des faits d’armes historiques pour marquer leur indépendance ou leur passage à un état de nation unifiée, ces moments glorieux sur le champ de bataille ont habituellement eu lieu en sol national. Dans ce cas, faudrait-il parler d’une naissance du Canada aux alentours de la Guerre de 1812, contre les Américains? Un demi-siècle avant la « date officielle » de la création du Canada moderne? Pourquoi s’accrocher à une bataille mineure, livrée pendant une guerre immonde, alors que les troupes canadiennes ont été principalement expédiées au front parce que la maison-mère britannique avait sonné le rassemblement de ses soldats des colonies, qui iraient nourrir le charnier européen, parfois à des milliers de kilomètres de chez eux?

À l’image de cette série Canada: The Story of Us, dont les échos au Québec ne sont, faute d’une version doublée en français et diffusée ici dans la langue de Molière par la société d’État, que centrés sur les aspects négatifs de l’oeuvre, la grande nation canadienne démontre encore une fois que sa recherche de symboles unificateurs ne tient aucunement compte des particularités propres aux divers groupes culturels, ou encore des différences entre le Québec et les autres provinces, par exemple.

Ce Canada de 2017 n’a toujours pas fait ses devoirs, et propose à ses citoyens, comme bien d’autres pays ailleurs dans le monde, une version édulcorée, voire carrément modifiée de son histoire pour tendre vers un centre sociopolitique permettant d’assurer une cohabitation harmonieuse. Mais la sauce ne semble pas vouloir prendre. Et ce n’est pas en se gargarisant de demi-vérités pseudo-historiques que le résultat sera meilleur. Oui, le Canada a participé vaillamment aux deux guerres mondiales, et à quantité d’autres conflits par la suite. Oui, la mémoire des soldats tués à Vimy doit être préservée. Mais faire passer un fait d’armes pour une pierre unificatrice dans l’édifice de la Nation témoigne d’une incompréhension profonde de ce qui forme le Canada. D’autant plus que 1917 était aussi l’année de la crise de la conscription au Québec. La preuve, s’il en est une, que cette guerre était loin de faire l’unanimité au pays.

Non, le Canada, ce n’est pas l’atteinte de quelque chose de plus grand par le sang versé. C’est plutôt, sans doute, cette croyance en la démocratie, en un système de santé offert à tous, en un système d’éducation de haute qualité et accessible, en une certaine notion de la bonne entente et de l’acceptation de l’autre.

Toutes des choses qui n’étaient pas en jeu dans les tranchées de Vimy, en 1917.

Partagez

À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l'enfance. S'il s'intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n'hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l'économie ou encore les loisirs et le tourisme.

Un commentaire

  1. Avatar

    Votre billet frappe en plein dans le mille. Honorer les morts de cette guerre après s’être servi de cette jeunesse comme chair à canon, puis s’en reservir de cette façon est assez ignoble.

Répondre