Un financement déficient oblige les musées à se repenser

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Geneviève Cournoyer-Scalise

Les musées québécois connaissent une augmentation considérable de leur fréquentation depuis les dernières années. Cette hausse est redevable en grande partie aux touristes en visite dans la belle province. Mais en réalité, il semble que ce soit les grands musées de la métropole qui en retire les bénéfices, ce qui force les autres à se repenser.

En effet, 26% des touristes choisissent Montréal comme destination de voyage pour son offre culturelle. L’organisme Tourisme Montréal a constaté que les musées montréalais ont totalisé près de 7 millions d’entrées, soit 49% de la fréquentation totale du réseau muséal du Québec en 2016. Toutefois, les revenus engendrés par cette hausse d’achalandage ne sont pas assez significatifs et l’ensemble des musées ne voit pas pour autant leurs budgets augmentés. Ainsi, les musées doivent constamment revoir leur modèle pour poursuivre leur activité, car ils sont plusieurs à ne plus être admissibles au soutien du gouvernement. Yves Bergeron, professeur de Maîtrise au département d’Histoire de l’art à l’UQAM a constaté que dans la dernière année, le ministère de la Culture a sorti de son périmètre de financement les musées de sciences et aussi plusieurs centres d’exposition qui se trouvent maintenant au calque : « Il y a près de 400 musées au Québec et seulement une centaine sont reconnus par le ministère de la Culture et obtiennent un soutien financier de l’État.  Plusieurs musées en région sont en activité uniquement en période estivale, et avec l’adoption des nouvelles règles émises par le gouvernement, les musées qui ne sont pas ouverts à l’année ne sont plus financés. »

L’esprit de la nouvelle muséologie

Toutefois, M. Bergeron est sûr que malgré leur manque de financement et la période difficile qu’ils traversent, les musées de régions ne disparaitront pas pour autant, car la plupart survivent grâce à l’action des bénévoles qui veulent protéger le patrimoine cultuel et historique. « Ces petits musées régionaux ne peuvent pas être fermés par le ministère de la Culture, car ils ne les financent déjà pas. Bien souvent, ce sont des musées de village qui créent leurs expos à partir de collection privée, grâce à des dons en argent ou en œuvres matérielles, qui sont léguées par des habitants de leur vivant ou après leur décès, ce qui forme et préserve le patrimoine commun de la région. Il est clair qu’on ne peut pas les comparer aux grands musées, car ils suivent des modèles très différents : ils ne font pas de grandes expositions, mais ils constituent toutefois le centre culturel de la région et ils font beaucoup pour leur communauté; ils représentent l’esprit de la nouvelle muséologie. » Les musées en région contribuent non seulement à la promotion de la culture, mais ils participent aussi au développement économique grâce aux revenus indirects qu’engendrent leurs activités.

Ces musées sont souvent créés par des sociétés historiques basées sur le modèle d’affaires américain. Aux États-Unis, seul le Smithsonian, un institut de recherche scientifique, est financé par l’État; tous les autres sont privés. « Il faut savoir que 85 % du réseau présent chez nos voisins du Sud est constitué de musées d’histoire et de musées de société, qui sont apparus pour la plupart après la guerre de la sécession, ils servent de ciment social », explique M. Bergeron. Pourtant, ils survivent à travers le temps grâce au bénévolat, au mécénat, ils dépendent énormément des archives locales, ils organisent des activités pour la communauté, ils travaillent par leurs moyens pour se maintenir. Et ils réussissent en adoptant une tout autre logique que celle préconisée par la centaine de musées supportés par l’État, comme c’est le cas pour les grands musées du Québec.

Les grands perdants: les musées intermédiaires 

Les grands perdants sont les musées intermédiaires, car ce sont eux qui éprouvent le plus de difficultés. Comme c’est le cas pour le musée de Trois-Rivières qui vient tout juste de perdre la moitié de son financement offert par le gouvernement et dont la direction ne sait pas s’il pourra tenir après ce coup de masse. Pour sa part, le musée de Sainte-Anne de Beaupré à Québec vient d’annoncer sa fermeture à la suite du retrait de son financement. C’est un fait, il y a de nombreux musées intermédiaires localisés pourtant dans des villes québécoises d’importance qui étaient soutenus auparavant qui risquent de disparaitre. Pourtant, en 2013, le rapport Corbo dénonçait ce sous-financement de l’État, lui qui proposait 61 recommandations pour assurer l’avenir du réseau muséal. Selon M. Bergeron : « Le ministère de la Culture considère qu’il y a trop de musées, mais c’est totalement relatif. Avec un réseau qui varie entre 350 et 400 musées au Québec, on est dans la moyenne occidentale. De plus, ce sont des musées avec une offre complètement différente. »

Une situation comparable, mais pas tout à fait similaire s’est produite avec la crise financière de 2008-2009 aux États-Unis. Des centaines de musées et de galeries d’art installés dans de grandes villes américaines se sont vus contraints à la fermeture étant donné leur caractère privé. Pour la plupart ils dépendaient uniquement de leur fondation et beaucoup d’argent a disparu du jour au lendemain. Certains ont fermé, d’autres ont donné leur collection à d’autres musées, certains ont fusionné pendant que la majorité a subi un arrêt temporaire le temps d’une restructuration, mais ils ont tous cherché des solutions. Le modèle actuel au Québec n’est pas sans faille et il existe différents modèles à travers le monde. Comme c’est le cas pour les économusées, qui sont des musées associés à des entreprises, où l’on retrouve un savoir et un savoir-faire. « Ce type d’institution se concentre sur un patrimoine culturel immatériel (PCI), rappelle M. Bergeron. C’est désormais une grande tendance internationale adoptée et promeut par l’UNESCO : ces petits musées-là fonctionnent, même s’ils ne sont pas reconnus par le ministère de la Culture et l’État. »

De plus en plus de pression pour l’autofinancement

Même si certains musées sont soutenus par l’état, ils sont tous gérés comme des entreprises privées et ils sont dirigés par des conseils d’administration. Les gouvernements et les villes font pression sur les administrateurs de musée pour générer de plus en plus de revenus autonomes, car le soutien financier public est de moins en moins considérable. Désormais, les musées sont dans l’obligation de dénicher des commanditaires, des partenaires pour la réalisation de leurs expositions et de leurs projets futurs. La programmation et les activités muséales offertes sont choisies en fonction d’attirer une clientèle grand public. Donc ce n’est plus toujours la mission du musée qui est mise de l’avant, mais c’est la diversification de l’offre qui prime afin d’attirer le plus grand nombre de visiteurs possible. Comme ce fut le cas pour le musée Pointe-à-Callière avec Sur les traces d’Agatha Christie et l’expo sur l’histoire de Walt Disney, accueilli par le musée des Beaux-arts il y a de cela quelques années. « Avec la pression des conseils d’administration et le besoin de financement, les annonces du Musée des Beaux-arts de Montréal ne traitent jamais de l’exposition permanente, car les revenus engendrés par les expos temporaires servent à financer leur propre collection, ce qui permet de soutenir par la mise en valeur les œuvres des artistes d’ici. Ils sont coincés entre leur mission et leurs besoins financiers », note M. Bergeron.

L’État ne pourra pas se défiler éternellement

Malgré tout, à moyen et à long terme, les différents paliers de gouvernements n’auront pas le choix de poursuivre leur soutien financier au réseau muséal. Les pays occidentaux se sont donné cette mission en adoptant la culture comme valeur à défendre. C’est pourquoi M. Bergeron reste tout de même optimiste : « Dans le cas des musées nationaux, ils permettent de la coopération internationale. La culture c’est aussi de la politique, il ne faut pas l’oublier. Il y a des ententes qui se créent, les gouvernements vont prêter des collections et ils vont en emprunter aussi à d’autres pays. L’ouverture à la culture permet des relations diplomatiques, et s’ils veulent poursuivre en ce sens, ils n’ont pas le choix de maintenir le niveau de qualité et pour y parvenir il faut des sous. Lorsqu’on se penche sur l’histoire des musées, on constate le fort lien qui la lie à la géopolitique, et on se rend bien compte que la culture a toujours été au service de l’État », confie-t-il.

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À propos du journaliste

Geneviève Cournoyer-Scalise

Native de Montréal, Geneviève a étudié en journalisme à l'Université de Montréal. Elle s'intéresse aux sports, à la politique locale et internationale, à la culture, à l'histoire, au divertissement, au monde du voyage, à la technologie et aux jeux vidéo, sans oublier le plaisir coupable des nouvelles insolites.

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