Insuffler une voix aux monstres dans les jeux vidéo

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René-Maxime Parent

À l’aide d’une expertise vocale atypique, Sébastien Croteau fait du doublage pour les compagnies de jeux vidéo depuis 11 ans. L’ex-chanteur de Death metal a pratiqué, entre autres, les chants gutturaux tibétains, mongols et inuits.

En entrevue, il remonte à sa première prestation musicale pour me raconter son parcours ponctué de techniques de chant, qu’il croise aujourd’hui au service d’un réalisme virtuel.

Explique-moi le détour des groupes métal par Rimouski ?

Au Québec, c’était la capitale du Death metal des années 1990 jusqu’au début des années 2000. Les groupes de métal en tournée au Canada venaient à Montréal, peut-être à Québec, Rimouski, Toronto et Vancouver. C’est une petite ville, mais des gens de Sept-Îles, de la Côte-Nord, de Rivière-du-Loup et de la Gaspésie descendaient à Rimouski. En fait, avant les événements avaient lieu à Saint-Fabien, un village. Les musiciens qui venaient de traverser des terres agricoles avec des vaches n’en revenaient pas de voir 500 jeunes en furie dans un bar. Au spectacle de Suffocation, la scène avait reculé d’à peu près un demi-mètre à cause du slam.

D’où provenait l’engouement ?

Le slam qui vient avec le métal, c’est une façon d’entrer en contact avec l’autre. Les gens se cognent les uns contre les autres. Quand tu n’as pas les mots pour entrer en contact avec les gens, la seule façon d’y arriver est physique. Tout le monde se connaissait dans les gros slams à Rimouski. Au fond, c’était hyperrespectueux. Aussitôt qu’il y avait quelqu’un qui tombait, tout le monde le prenait, puis le ramassait et le relevait. Sous une forme qui a l’air complètement violente et bête, il y avait une solidarité incroyable… de la danse de tribu, mais moderne avec l’ajout d’un élément de distorsion.

Comment tu t’es intéressé à la musique ?

Enfant, je servais la messe et je chantais Alléluia. J’étais pensionnaire dans une école primaire de la ville de Québec. Je suis arrivé à Rimouski en sixième année. J’ai écouté Metallica, après Slayer, Sepultura… J’ai fait mon premier spectacle au Rayon d’Or de Saint-Fabien. Quand j’ai commencé à jouer du métal, il y avait une imagerie, un rituel et une façon de s’habiller. Quand je chantais, j’incarnais mon personnage et je m’exprimais à travers ce rôle. Je portais un masque et une camisole de force que j’enlevais en chantant, c’était très théâtral. Un magicien m’avait montré comment me détacher.

Et les jeux vidéos ?

À Rimouski, il y avait une arcade où les jeunes se rencontraient. Aujourd’hui, avec les consoles les jeunes jouent seuls chez eux, mais à l’époque le divertissement était collectif. J’étais en Sciences pures au Cégep, mais j’ai lâché l’école pour faire de la musique. J’ai fait des tournées avec mon groupe et ça m’a conduit vers autre chose. En 2000, j’organisais des spectacles au Café Chaos à Montréal. J’ai fait de la musique électroacoustique, joué pour la ligue d’improvisation musicale pendant cinq ans et fait les trames sonores en direct des films Nosferatu (1922) et Metropolis (1927).

Quel genre d’organe le chant guttural nécessite-t-il?

À l’Hôpital général de Montréal à la fin des années 1990, des chercheurs ont fait passer une caméra par ma narine pour voir dans ma gorge le mécanisme qui me permettait de faire de la distorsion. Les chercheurs ont vu une ressemblance entre ma gorge et celle des chanteurs tibétains et inuits. En fait, ce sont les fausses cordes vocales qui vont vibrer et produire un effet grave. Situées au-dessus des cordes vocales, elles absorbent le choc d’air poussé par le diaphragme. Les fausses cordes ne sont pas un muscle, c’est un amas de peau. Alors pour chanter du Death metal, tu apprends à contrôler les muscles qui sont autour de cet amas de peau, pour que ça se place de façon à faire la distorsion.

Pourquoi le son des chants de gorge est différent ?

La vibration des cordes vocales donne toujours la note, mais dans les chants de gorge traditionnels le travail au niveau des cordes vocales produit un son plus grave, une octave plus bas. Avec le Death metal, la différence est que je sollicite deux niveaux de vibrations : les cordes vocales et les fausses cordes vocales. Puis je dois envoyer plus d’air. Aussi, il existe une technique pour produire de la distorsion en inspirant.

Ce n’est qu’une contraction de la gorge?

Je mets ma bouche, ma mâchoire, de façon à créer une amplification grave que j’appelle la « caisse de résonance ». C’est une extension à tout le travail d’équilibre entre la pression et la tension, bref le fondement du chant harmonique. Par contre, en pratiquant les chants de gorge, j’ai appris à décortiquer. Je sélectionne les harmoniques par la façon de placer ma langue.

Comment donner une voix à un monstre?

Moi, on me dit le bonhomme, il meurt de telle façon. Il faut décortiquer les façons de mourir. Souvent, les gens qui font du doublage meurent en « ah ». En studio, je bouge beaucoup pour garder l’aspect physique. Quand un bonhomme court, je fais bouger mes bras pour qu’on entende que je suis essoufflé. Mais, je ne peux pas bouger mes pieds parce que ça fait du bruit dans le micro. J’analyse la physionomie. S’il a un petit cou, il ne peut pas avoir une grosse voix.

Comment guides-tu en studio?

Il faut trouver des images. Parfois je les corrige en leur disant, par exemple : « non, ton personnage n’a pas mal. Moi, je veux une femme fâchée, une séductrice. Là, tu me donnes une grand-mère. Ça ne marche pas ». Ce sont des gens du milieu métal, que je connais bien. Le but c’est d’atteindre un réalisme virtuel.

Le « Cookie Monster » de Sesame Street t’a-t-il inspiré?

C’est la première voix distorsionée que j’ai entendue. Si tu mets un peu plus de distorsion à ses comptines, c’est du métal. Je l’avais en toutou.

Far Cry Instincts, Ubisoft 2015, Mutant géant

Prince of Persia : Forgotten Sands, Ubisoft 2010, Monstre troll

Thief, Eidos – Square Enix 2014, Freaks

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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