Risquer la mort à Alep au nom du journalisme

0

Janis Le Dalour

Enfin un espoir pour les civils syriens, alors que l’évacuation de la ville d’Alep, annoncée puis retardée par les combats, suit finalement son cours. Mais pour comprendre l’horreur, il faut bien souvent la voir de ses propres yeux. Rencontre avec Hadi Al-Abdallah, un Syrien de 29 ans, et journaliste citoyen à Alep.

16 novembre 2016. Il est 10h à Montréal. 17h en Syrie. À l’écran, le logo de Skype palpite et les sonneries senchaînent. Puis, soudain, le visage de Hadi apparaît à l’écran. Autour de lui, du linge sèche, estampillé autour d’une pièce qui ressemble à une planque. Plusieurs personnes se trouvent là. Il se situe en périphérie d’Alep et change d’endroit de temps en temps. Le 7 novembre dernier, le journaliste a remporté le Prix Reporters sans frontières pour la liberté de la presse. « J’étais très heureux, je voulais me rendre en France pour recevoir le prix, mais l’ambassade française en Turquie ne m’a pas délivré de visa. La raison : Bachar el-Assad a communiqué à Interpol le numéro de mon passeport en leur précisant que j’étais un terroriste. Interpol a cru à cette information tout comme les autorités consulaires françaises. J’ai parfois l’impression que les autorités consulaires ne nous considèrent pas comme des humains, mais comme des animaux. »

Un journaliste en « mode survie »

Depuis deux ans qu’il a commencé son activité de journaliste, Hadi est souvent menacé de mort ou d’enlèvement par les forces de l’ordre de Bachar el-Assad. Le Hezbollah, une organisation terroriste qui combat aux côtés des forces du régime l’a aussi menacé ainsi que sa famille. Certains dirigeants de Daesh lui ont dit : « On va te décapiter et on exposera ta tête à Raqqa. » Difficile alors d’être journaliste dans de telles conditions. Pourtant, Hadi continue de courir les rues d’Alep, à la recherche de témoignages. Il n’a aucun moyen de se protéger. « Tous les journalistes ici ont en tête l’idée qu’ils sont prêts à mourir à tout moment. On a le choix de rester dans le pays et témoigner de ce qui se passe ou partir. » En juin dernier, une explosion survient dans l’appartement qu’il partage avec son ami et caméraman Khaled. Lui reste durant 40 minutes sous les décombres. Khaled succombera à ses blessures cinq jours plus tard. Personnellement ciblé, car dérangeant, Hadi est aujourd’hui obligé de mener une vie nomade pour échapper à la mort.

Le gouvernement syrien pratique la censure et empêche les journalistes de venir sur son territoire. D’ailleurs, nul besoin de leur interdire, le risque est trop grand. Ce risque, Hadi le prend chaque jour. Il veut rétablir la liberté et la vérité. Des principes qui nous semblent évidents et pourtant. Au début de la révolution, beaucoup de journalistes avaient la possibilité de rentrer dans le pays et de faire des reportages sur ce quil sy passait. Ils aidaient aussi la population, mais tout ça est bien loin.

Infirmier, activiste et journaliste : l’acte de résistance

Micro en main et gilet pare-balles sur le dos, Hadi parcourt les rues d’Alep. Au son des bombardements, il ne fuit pas, mais se rend au contraire sur place. Alors qu’il prend le pouls de la population, de nombreuses vies s’éteignent quotidiennement sous les bombes syriennes, iraniennes, russes et de la coalition. Il débute le journalisme à Homs, sa ville natale. Il n’a pas fait d’école, n’a pas appris à mener des entrevues, chercher des sources ou écrire des topos radio. Un diplôme d’infirmier en poche, il entame une formation d’urgentiste. Mais en 2011, à l’aube de la révolution syrienne, ses plans changent : il aide à la distribution d’aide humanitaire et met ses compétences de soigneur au service des blessés. Peu à peu, il devient activiste et rebelle contre le régime du président. Par la suite, il constate que « Bashar el-Assad a réussi à embobiner le monde entier, et donc que le monde entier nous traite comme des animaux. Je pense d’ailleurs qu’aujourd’hui le monde traite mieux les animaux que nous »Il se donne alors une mission quand il réalise que la reprographie des journaux est interdite pour limiter la diffusion de l’information : témoigner des événements qui se déroulent en Syrie. Il va interroger les hommes, les femmes et les enfants d’Alep, survivants et témoins de l’horreur. «Je souhaite donner la voix aux citoyens qu’on musèle et faire entendre leur voix au monde entier », clame-t-il.

Il utilise les réseaux sociaux, Facebook, Twitter et Instagram pour diffuser des vidéos et des photos. Presque quotidiennement, il met à jour ses profils. Les images sont choquantes et criantes de vérité. Les civils sont ceux qui souffrent le plus de la guerre civile et du terrorisme. Hadi livre un constat ensanglanté, sans enrobage. Au début, il a collaboré avec certaines chaînes de télévision comme Al Jazeera, Sky News ou encore El Arabyia, mais il a rapidement choisi de rester indépendant. Il ne veut pas privilégier un public particulier. Parfois, il échange avec d’autres journalistes qui ne sont pas à Alep pour leur transmettre des vidéos. Alors que « Bashar el-Assad, les Iraniens, les Russes et le Hezbollah sont en train de tuer le peuple syrien, détruisent les maisons, les écoles et les hôpitaux, ma seule volonté est de voir une Syrie libre, et en paix ». Par sa pratique journalistique, Hadi résiste, non pas la fleur au fusil, mais le micro à la main.

Journaliste citoyen

En mai dernier, le mot-clic Aleppo is burning se répand à grande vitesse sur les réseaux sociaux. Ce sont les rebelles qui l’ont créé, selon Hadi, pour frapper fort et montrer au monde entier la réalité de la situation en Syrie. Il suffit de taper #Aleppoisburning dans un moteur de recherche pour découvrir des images insupportables. Chacun se rappelle le visage d’Omrane, un petit garçon syrien ensanglanté, survivant d’un énième bombardement et assis, le regard hagard, sur le siège d’une ambulance. Les photos accompagnées du mot-clic sont encore plus marquantes et terrifiantes. Aucun filtre n’est apposé sur les corps sans vie que l’on peut voir. Toutes ces photos et vidéos ne sont pas relayées. Mais doit-on tout montrer? Pour Hadi, oui. C’est la réalité du quotidien des civils syriens. Et il ne faut surtout pas tricher avec ça. D’ailleurs, alors qu’il tente tant bien que mal de pratiquer son métier de journaliste, le jeune syrien reçoit souvent l’aide de la population qui vient naturellement vers lui pour lui donner des informations ou pour livrer un témoignage. Hadi est avant tout un citoyen syrien qui lutte pour que son pays trouve la paix. Sa pratique journalistique sert bien sûr sa mission et les images peut-être plus « artisanales » qu’il produit sont au coeur du brasier.

Hadi se définit comme un journaliste citoyen. Il utilise internet, se trouve constamment sur le terrain et va à la rencontre des gens. La lutte qu’il mène est étroitement liée à sa pratique journalistique. Son but est de montrer la vérité, une des bases fondamentales du métier de journaliste. Il veut aussi lancer un véritable appel au secours vers l’extérieur, car pour lui, « Les médias ne couvrent pas la question syrienne de manière assez importante ». C’est aussi une des raisons qui l’a poussé à devenir journaliste : il veut proposer un traitement médiatique objectif et réel et surtout faire taire le silence, en quelque sorte. Il se définit comme un « eyewitness », c’est-à-dire un témoin oculaire, tout simplement. D’autres Syriens croisent le chemin de Hadi à Alep; eux aussi ont décidé de témoigner et d’informer. Ils sont peu nombreux, mais n’hésitent pas à se rendre sur le terrain. Leur message: « Nous voulons dire au monde et aux étrangers que les Syriens ne sont pas des terroristes, le peuple demande son indépendance, il est contre Bashar el-Assad et Daesh. Je souhaite aussi que les journalistes étrangers nous aident à rétablir cette vérité et à faire en sorte que la voix des Syriens soit entendue. »

Hadi a choisi de rester « jusqu’au bout ». Il ne partira pas, car il veut continuer de donner cette voix à des Syriens à bout de souffle. S’il devait donner un conseil à tous les aspirants journalistes aujourd’hui, il n’utiliserait qu’un seul mot: l’humanité. Aujourd’hui, Hadi est en sécurité, à l’extérieur de la ville. Il continue de relayer des informations sur la situation de ceux toujours piégés au coeur d’Alep.

Partagez

À propos du journaliste

Janis Le Dalour

Arrivée en terres canadiennes depuis maintenant 2016, je poursuis des études à l’Université de Montréal au sein du certificat de journalisme. Bretonne d’origine, mon chemin m’a mené dans divers endroits, toujours poussée par une soif de découvertes intarissable. Je porte un intérêt particulier aux sujets portant sur la culture mais aussi la politique et les sujets de société.

Répondre