Les bureaux de vote, nouvelle arme électorale américaine

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Cela fait cinq décennies qu’à chaque élection, Louis Brooks se rend à pieds dans le bureau de vote situé non loin de chez lui dans la circonscription majoritairement noire de Lincoln Park, en Géorgie.

Mais pas cette année. Brooks, 87 ans, dit qu’il ne votera pas à l’élection présidentielle du 8 novembre. Pas qu’il ne le veuille pas, mais parce qu’il estime ne pas avoir le choix, les autorités du comté d’Upson ayant décidé de déplacer du bureau de vote trois kilomètres plus loin pour « rationaliser » la carte électorale.

« Je ne peux pas y aller. Je ne conduis pas et c’est trop loin pour y aller à pieds », soupire cet ouvrier à la retraite, électeur de longue date du parti démocrate. Brooks ajoute qu’il ne connaît personne qui puisse l’y conduire en voiture et qu’il ne sait pas comment faire pour voter par correspondance.

Une enquête menée par Reuters montre que les autorités d’une dizaine de comtés géorgiens dirigés par le Parti républicain ont réduit le nombre de bureaux de vote, par soucis d’économies et d’efficacité selon elles.

Dans sept de ces comtés, les Afro-Américains, qui votent traditionnellement démocrate, représentent au moins un quart de la population et dans plusieurs d’entre eux, la réorganisation affectera principalement les électeurs noirs. Trois autres comtés de Géorgie ont renoncé à des projets similaires sous la pression des habitants mécontents.

La diminution du nombre de bureaux de vote est un phénomène national qui concerne aussi des circonscriptions démocrates mais, dans les États du Sud au lourd passé de discriminations envers les Noirs, cette tendance inquiète les défenseurs des droits civiques.

Pour ces militants, le réaménagement de la carte électorale et d’autres mesures rendant le vote plus difficile affectent de manière disproportionnée les minorités et les électeurs pauvres qui soutiennent généralement le parti démocrate. La justice a d’ailleurs ordonné la suspension de plusieurs d’entre elles en estimant qu’elles visaient à entraver le vote des minorités.

Jugement

« Ces États usent depuis longtemps de stratégies destinées à limiter le vote des populations minoritaires », souligne Leah Aden, membre d’une ONG assurant la défense et l’éducation des personnes de couleur.

La Commission électorale d’Upson County nie tout calcul de ce genre. « Personne n’essaie d’empêcher qui que ce soit de voter », assure son président, Robert Haney, assurant que ses services sont prêts à assister tous ceux qui en ont besoin.

Selon lui, le passage de neuf à quatre bureaux de vote grâce à la fermeture de ceux où la participation était la plus faible va permettre au comté d’économiser environ 20 000 dollars lors du prochain scrutin.

L’élection présidentielle du 8 novembre sera la première à se tenir depuis que la Cour suprême américaine a statué en 2013 que la Géorgie et 14 autres États dont l’histoire est marquée par la discrimination raciale n’ont plus besoin de demander l’autorisation du gouvernement fédéral pour modifier leurs lois électorales sur des sujets tels que la réorganisation des bureaux de vote.

Depuis ce jugement, une vingtaine de gouvernements locaux dans huit de ces États ont réduit le nombre de bureaux de vote, dont les deux-tiers malgré l’opposition de la population, montre l’enquête Reuters.

Quatre de ces États (Arizona, Géorgie, Floride et Caroline du Nord) pourraient être décisifs pour l’issue de l’élection présidentielle et pour le contrôle du Sénat.

« Cela fait partie de l’histoire du vote dans le Sud », dit Willie Williams, qui dirige une petite entreprise à Daphne, dans l’Alabama, où le nombre de bureaux de vote est passé à cinq à deux au grand dam des habitants.

Électeurs « abandonnés »

« C’est encore un instrument contre les minorités », ajoute-t-il en montrant le reçu de la taxe que son père devait acquitter en tant que Noir pour pouvoir voter avant que le mouvement des droits civiques n’obtienne sa suppression dans les années 1960.

Les autorités locales ont là-aussi nié toute discrimination, invoquant la nécessité d’améliorer la sécurité des électeurs et de leur permettre de se garer plus facilement le jour du vote. Isela Gutierrez, une enquêtrice de l’organisation Democracy North Carolina n’est pas convaincue: « Les commissions électorales ne mentent pas quand elles disent que le taux de participation est faible dans certains bureaux, mais les conséquences de leur fermeture peuvent être désastreuses », estime-t-elle.

« Certains changements n’affecteront peut-être qu’un petit nombre d’électeurs mais, à l’échelle du pays tout entier, ils seront très nombreux à être mis sur la touche », ajoute Danielle Lang, du Campaign Legal Center, une organisation de défense des droits des électeurs basée à Washington.

Une autre conséquence de la diminution des bureaux de vote est apparue en mars dans l’Arizona lors d’élections locales dans le comté de Maricopa, dont 30% de la population est d’origine hispanique et où certains électeurs ont dû faire la queue pendant cinq heures pour pouvoir voter.

Les responsables républicains du comté se sont justifiés en expliquant qu’ils avaient sous-estimé le taux de participation. Mais c’est en Géorgie que le réaménagement de la carte électorale est le plus spectaculaire depuis la décision de la Cour suprême.

Or, dans cet État où aucun démocrate ne l’a emporté lors d’une élection présidentielle depuis Bill Clinton en 1992, Hillary Clinton et le républicain Donald Trump sont au coude-à-coude dans les sondages et l’issue du scrutin dépendra sans doute du taux de participation des minorités.

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