« La Vénus du Pardo » retrouve sa gloire au Louvre

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Jupiter et Antiope, dit La Vénus du Pardo, l’immense toile de Titien (1488-1576), 3,85 m sur 1,96 m, qui a été décrochée des cimaises du Louvre en 2001, rayonne de nouveau dans le musée, à quelques mètres de la Joconde, dans la salle des Etats où est rassemblée, depuis 2005, la peinture vénitienne. Cette oeuvre magistrale, un des plus grands paysages de Titien, revient de loin, après cinq années de d’examens radiographiques et de soins minutieux dans les laboratoires du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF).

Vincent Pomarède l’avouait au Monde en janvier 2014, alors qu’il était directeur du département des peintures de l’établissement public : « De toute ma carrière au Louvre, je n’ai jamais vu une restauration aussi compliquée. » L’œuvre présentait de multiples usures visibles à l’oeil nu et une grosse lacune de peinture. Altération qui avait, au fil des siècles, fait l’objet de repeints débordants, dont les coloris avaient viré, et de vernis épais superposés et très oxydés dissimulant les accidents. Au point que le tableau, recouvert d’un voile brun, était devenu illisible.

Une toile ballotée à travers l’Europe

Cet état s’expliquait par l’histoire même de la toile, ballottée à travers l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles et des restaurations successives. Il était de tradition, à Venise, de peindre sur une toile et non pas sur du bois, qui se déforme à l’humidité, comme Léonard de Vinci le faisait à Florence. La toile roulée a beaucoup voyagé, d’abord de Venise à Madrid – un mois de bateau –, où elle est livrée, vers 1552, à Philippe II d’Espagne pour son pavillon de chasse du Pardo. Puis brinquebalée de nouveau en charrette et bateau jusqu’à Londres, en 1623, présent envoyé par Philippe IV à Charles 1er d’Angleterre. En 1649, après l’exécution de ce roi, elle est acquise par Mazarin, et sera offerte à Louis XIV par les héritiers du cardinal. Ce qui explique sa présence au Louvre dans les collections royales françaises.

Commencé aux alentours de 1520 pour un commanditaire italien dont on ne sait pas le nom, ce grand paysage au sujet mythologique n’est pas livré, pour des raisons inconnues. Dans son atelier vénitien, Titien travaillera, pendant près de trente ans, à l’œuvre qu’il agrandit. La scène champêtre aux accents galants devient une fable antique. Il supprime des personnages – des cavaliers, un village, une baigneuse –, ce qui explique les nombreux repentirs visibles à la réflectographie.

Une scène bucolique transformée en fable antique

Selon Vincent Delieuvin, chargé de la peinture italienne du XVIe siècle, « Titien a manifestement envoyé à Philippe II de la récupération. En 1520, le tableau est plus petit. Une bande de soixante centimètres a été rajoutée sur la gauche de la toile. La première composition montre un monde courtois où règne l’harmonie entre l’homme et la nature. Vénus est le seul personnage peint sur une préparation blanche, avec une ébauche de paysage vert ». Dans un deuxième temps, Titien transforme le tableau bucolique en scène mythologique. « Il ajoute le satyre, un arbre avec Cupidon tirant une flèche, un chasseur au cor, les deux chiens. Et cela devient le mythe d’Antiope séduite par Jupiter changé en satyre. »

Ce tableau est la première des « poésies » et une des plus mystérieuses de Titien, qui en composera huit autres. « Il y a plusieurs clés de lecture dans ce tableau, note Vincent Delieuvin. C’est une époque de grande liberté intellectuelle, d’une grande invention où on aimait jouer avec l’iconographie. Après le Concile de Trente (1545-1563), tout se fige. Le sacré et le profane sont séparés. »

Léonard de Vinci cherchait en permanence la perfection, reprenant sans fin des notes infimes du fameux sfumato des tableaux qu’il chérit – La Joconde, La Sainte Anne, Saint Jean Baptiste– qui le suivront en France, sur l’invitation de François 1er. « Titien, lui, est beaucoup plus drastique, il laisse de côté, et reprend la composition pour changer les choses, le geste pictural l’emporte », souligne le conservateur du Louvre.

Pour retrouver la fraîcheur de l’oeuvre – réentoilée trois fois, en 1688, 1749 et 1829 –, le tableau a été nettoyé des gros repeints rajoutés lors de la restauration très lourde de 1829. « On n’avait pas le choix », confesse Vincent Delieuvin. Un travail minutieux de retouches des lacunes a été réalisé au C2RMF par Patricia Vergez, la regrettée Franziska Hourrière et Isabelle Chochod, sous la conduite de Pierre Curie. Le résultat est là, éclatant.

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