Syrie: Assad en mode reconquête à long terme

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Pieuvre.ca

Le président syrien Bachar al-Assad, encouragé par l’avancée de son armée, a affiché sa détermination sans faille à reprendre le contrôle de toute la Syrie, au moment où la communauté internationale cherche à arrêter les combats.

Dans une interview exclusive à l’AFP réalisée dans son bureau Damas, le chef de l’État a affirmé qu’il voulait mener de front des négociations avec l’opposition et le combat contre l’insurrection armée.

L’entretien a eu lieu jeudi, quelques heures avant que le Groupe international de soutien à la Syrie annonce à Munich un plan visant à établir une cessation des hostilités en Syrie dans un délai d’une semaine.

Il s’agit de la première interview d’al-Assad depuis l’échec des pourparlers de paix à Genève et l’offensive de l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe au début du mois dans la région septentrionale d’Alep. Cette offensive a poussé des dizaines de milliers de Syriens à quitter leurs foyers.

Costume bleu foncé, à l’aise et souriant, le chef de l’État syrien était visiblement stimulé par le succès de ses forces, après une série de revers qui lui ont fait perdre plusieurs provinces au cours des deux dernières années.

« Il n’est pas logique de dire qu’il y a une partie de notre territoire à laquelle nous renoncerons », a-t-il dit.

S’estime-t-il capable de reprendre le contrôle de tout le pays? « Que nous soyons capables de le faire ou non, c?est un but que nous chercherons à atteindre sans hésitation », répond-il.

Il a admis qu’il lui était « difficile » de dire quand la paix reviendrait en Syrie. « Actuellement, comme les terroristes sont ravitaillés en permanence à travers la Turquie, la Jordanie, et parfois à travers l’Irak, où Daech (NDLR : acronyme en arabe du groupe jihadiste État islamique) se trouve avec le soutien saoudien, turc et qatari, il est évident que les délais pour une solution sont plus longs et le prix plus lourd », a-t-il dit.

Le régime syrien désigne comme « terroristes » tout ses opposants armés qu’ils appartiennent à une tendance modérée ou jihadiste.

« Risque d’intervention turque »

Alors que fait rage la bataille d’Alep, le président a souligné qu’elle n’avait « pas pour but de récupérer » les quartiers rebelles de la deuxième ville du pays, où vivent des centaines de milliers de personnes.

« La bataille principale vise plutôt à couper la route entre Alep et la Turquie, qui constitue la voie principale de ravitaillement des terroristes », a-t-il expliqué, précisant que l’armée combattait sur « 10 fronts » dans le pays.

Alors que conflit devient de plus en plus complexe en raison des interventions étrangères et de la présence de combattants venus de dizaines de pays, Bachar al-Assad a estimé qu’il existait un risque d’une intervention militaire turque et saoudienne en Syrie, mais a averti que ses forces allaient « y faire face ».

« Logiquement, je dirai qu’une intervention est impossible, mais la logique est parfois en contradiction avec la réalité, surtout quand vous avez des personnes illogiques et insensées qui dirigent le pays », a-t-il expliqué dans son bureau présidentiel au coeur du centre-ville.

Pour lui, une intervention turque constitue « une possibilité que je ne peux pas exclure pour la simple raison que (le président turc Recep Tayyip) Erdogan est quelqu’un d’intolérant, de radical, un pro-Frères musulmans (confrérie islamiste) qui vit le rêve ottoman (…) Il en est de même pour l’Arabie saoudite. De toute manière, une telle action ne sera pas facile pour eux et nous allons très certainement y faire face ».

Interrogé sur les centaines de milliers de Syriens qui fuient la guerre dans des conditions le plus souvent dramatiques, al-Assad a assuré qu’il était touché par ce drame: « Tout spectacle douloureux nous fait tous ressentir de la peine en tant que Syriens. »

Mais pour lui, « les bombardements russes ne sont pas véritablement la cause (de cet exode de la population civile) » ni de certains cas de famine dénoncés par les organisations humanitaires dans les villes assiégées, notamment par les forces prorégime.

« Le problème des réfugiés qui se trouvent à l?étranger, de même que celui de la famine comme vous dites, sont deux problèmes auxquels ont contribué les terroristes et l’embargo imposé au peuple syrien. »

« Il est normal que ma première mission soit d’abord de lutter contre le terrorisme, essentiellement par des moyens syriens, tout en demandant le soutien de nos amis pour combattre ce terrorisme », a-t-il souligné.

Il a affirmé que l’Europe, qui a reçu depuis l’an dernier des centaines de milliers de réfugiés, devait créer les conditions pour aider au retour de ces Syriens dans leur pays.

« Je vais appeler les gouvernements européens qui ont contribué directement à l’exode (des réfugiés syriens) en fournissant une couverture aux terroristes et en imposant un embargo à la Syrie à aider au retour des Syriens chez eux », a-t-il lancé.

L’ONU « politisée »

Il a également nié que le régime bombarde la population civile, affirmant qu’il y a « dans toute guerre des victimes innocentes », mais que « ce (n’était) certainement pas la politique de l’État syrien ».

Les bombardements de la puissante armée de l’air syrienne ont fait des milliers de morts parmi les civils selon des ONG, Damas affirmant bombarder des zones tenues par des « terroristes ».

Le conflit syrien a donné lieu à des tueries d?une terrible cruauté et le régime de Damas fait l’objet de nombreuses accusations, notamment de la part de l’ONU, qui le rend responsable de « crimes de guerre ». Mais M. Assad a catégoriquement rejeté ces accusations, affirmant que « la plupart » des rapports des diverses instances des Nations unies étaient « politisés » et infondés.

« Les institutions onusiennes (…) sont essentiellement dominées par les puissances occidentales et la plupart de leurs rapports sont politisés » et « n’avancent pas de preuves », a-t-il déclaré.

« C’est pourquoi je ne crains ni ces menaces ni ces allégations », a-t-il répondu lorsque les journalistes de l’AFP lui ont demandé s’il redoutait de devoir rendre des comptes un jour devant un tribunal international.

« Il y a une différence entre crimes individuels et politique de tuerie systématiquement adoptée par un Etat. J’ai déjà dit qu?il y avait des victimes innocentes de la guerre », a-t-il poursuivi.

« Il y a crimes de guerre lorsque des ordres sont donnés afin de commettre des massacres », a-t-il affirmé, mais « si c’était le cas, les gens auraient fui les régions contrôlées par l’Etat pour se réfugier dans celles qui sont contrôlées par les hommes armés », a-t-il affirmé.

Il a ajouté que « ce qui se passe, c’est tout à fait le contraire » et que « tout le monde vient vers les régions contrôlées par l’État ».

Selon le géographe français Fabrice Balanche, plus de 50% de la population résidant en Syrie se trouve dans les régions contrôlées par le régime.

« Erreurs »

Le chef de l’Etat reconnaît toutefois qu’il y a eu des « erreurs en Syrie, ce qui est normal ». « Nous ne prétendons pas qu’au Moyen-Orient nous sommes arrivés à une grande ouverture politique », admet-il. « En Syrie, nous allions dans cette direction à vitesse limitée et peut-être lentement. »

La guerre en Syrie a débuté à la suite de manifestations réclamant davantage de démocratie en mars 2011.

Devenu président en 2000, après la mort de son père Hafez al-Assad, resté au pouvoir durant 30 ans, il a affirmé que la charge était lourde et qu’il déciderait plus tard s’il briguerait un nouveau mandat, alors que l’opposition et l’Occident réclament son départ.

« D’abord, la présidence n’est pas un hobby qui nous fait plaisir. C’est plutôt une responsabilité, notamment dans les circonstances actuelles. Quant à la question de savoir s’il y a quelqu’un que je choisirais comme successeur, le pays n’est ni une ferme ni une entreprise », a-t-il insisté.

Il a estimé que son maintien au pouvoir dépendrait de deux facteurs: « que je le souhaite moi-même et que le peuple le souhaite aussi ». « Si j’arrive aux prochaines élections et que je constate que le peuple ne veut pas de moi, je ne me porterai pas candidat. Il est donc encore tôt pour en parler. Il nous reste encore plusieurs années avant les prochaines élections », prévues en 2021, a-t-il dit.

Interrogé quant à savoir si la Russie avait à un moment quelconque demandé sa démission, il a répondu sans ambages que « la question ne (s’était) jamais posée, et d?aucune manière », car « les Russes nous traitent avec grand respect ». « Ils n’agissent pas envers nous comme une grande puissance envers un petit État, mais comme un État souverain envers un autre État souverain. »

Il a, par ailleurs, assuré que ni les Russes, ni les Iraniens, ses autres grands alliés, ne lui avaient demandé d’installer des bases militaires dans son pays.

Interrogé enfin sur le fait de savoir s’il pensait rester dans l’Histoire comme le sauveur de la Syrie ou comme l’homme qui l’a détruite, il a répondu avec un sourire que « tout (dépendrait) de celui qui écrira l’Histoire ». « Je cherche à défendre la Syrie, et non à défendre mon poste », a-t-il conclu.

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