Quand un candidat fait jusqu’à sept discours par jour, il ne peut pas réinventer la roue à chaque étape. Cela s’appelle le «stump speech», littéralement le discours-souche, un discours standard que les candidats à la Maison-Blanche répètent au mot près à leurs auditoires.
Les journalistes qui suivent en permanence les candidats – des petites équipes qui incluent des reporters des grandes chaînes de télévision et de plusieurs journaux et agences – sont souvent capables de terminer les phrases, et n’écoutent que d’une oreille distraite, du fond du restaurant ou de la salle.
Le but du jeu consiste à déceler les moindres variations par rapport au discours-type, car chaque nuance, chaque nouvelle petite phrase peut signaler un changement de tactique ou de stratégie.
Petites phrases
Hillary Clinton veut-elle muscler son discours économique contre Bernie Sanders, qui la double sur sa gauche? En janvier, juste avant le premier scrutin des primaires dans l’Iowa, Hillary Clinton a ajouté une anecdote sur un équipementier automobile, Johnson Controls, qu’elle a accusé de vouloir échapper à l’imposition américaine en s’associant à une entreprise européenne. «Ils appellent ça une inversion, j’appelle ça une perversion», a-t-elle dit par exemple dans un bowling à Adel dans l’Iowa la semaine dernière. La rime, riche, ajoute à l’effet.
Rattrapée dans les sondages, elle a aussi inauguré une nouvelle phrase: «Les idées qui ont l’air bien sur le papier mais n’iront nulle part dans le monde réel ne m’intéressent pas.» Traduction politique: Bernie Sanders est un doux rêveur. Elle l’a répétée jusqu’à son dernier meeting dans l’Iowa, le 31 janvier dans un lycée de Des Moines, devant 2.600 personnes.
Outre les rimes et les slogans, l’humour est un autre incontournable du «stump speech», technique imparable pour garder son auditoire captivé.
Second degré
Le sénateur Ted Cruz, après quelques remerciements, commence ses interventions dans les restaurants et cafés par décomposer l’étymologie du mot politique: «poli» pour «plusieurs» (en confondant pour les besoins du calembour le grec poly et le latin poli), et «tique» pour… «parasites suceurs de sangs». La blague marche à chaque fois, mais pas autant que la suivante, lancée par exemple aux clients attablés du café-restaurant North Star, à Fenton: «Il y a quelques années, au Texas, j’ai demandé aux gens s’ils connaissaient la différence entre les régulateurs et les sauterelles. Je leur dis qu’on ne peut pas utiliser de pesticides contre les régulateurs. Et un vieil agriculteur se penche vers moi et souffle: vous voulez parier?»
Hilarité générale. Ted Cruz demande aussi en fin de discours aux personnes présentes de «voter dix fois».«Je ne vous demande pas de tricher, nous ne sommes pas démocrates», précise-t-il en appelant chacun à convertir neuf amis. Ou encore celle-ci, décochée notamment à Waterloo un samedi soir: «Il fait si froid à Washington que j’ai vu un démocrate avec les mains dans ses propres poches.»
Chez les démocrates, Hillary Clinton penche du côté du sarcasme. Dans son passage sur le changement climatique, elle éreinte les républicains climato-sceptiques qui disent, pour leur défense, qu’ils ne sont pas scientifiques et ne peuvent pas savoir si l’homme est responsable du réchauffement de la planète.
«Je leur dis: peut-être pourriez-vous parler avec un scientifique? Vous pourriez peut-être apprendre quelque chose?»
Autodérision
Bernie Sanders, lui, est pince-sans-rire, avec une tendance à l’autodérision, comme lorsqu’il évoque ses cheveux indomptables. «Je suis un mec GQ» (du nom du magazine masculin), a-t-il dit à des étudiants survoltés.
Mais les républicains sont incontestablement les rois du second degré.
Chez Chris Christie, les 13 premières minutes de son discours d’introduction samedi dernier, de bon matin sur le campus de l’université de l’Iowa, ont été entrecoupées de pas moins de six éclats de rires.
«Je suis sûr que vous êtes soulagés», lance-t-il aux électeurs bassinés par l’omniprésence des candidats. Encore l’autodérision quand il demande aux gens de lever la main pour poser une question: dans son État du New Jersey, dont les habitants sont connus pour être moins bien élevés, «je donne quatre règles différentes», dit-il.
Chris Christie partage avec Marco Rubio le même talent pour recycler la même plaisanterie avec une spontanéité impeccable.
Le sénateur de Floride a dû répéter des centaines de fois qu’il aurait pu devenir joueur de football américain professionnel s’il avait eu… «la taille, la vitesse et le talent» nécessaires.
D’ailleurs, «si ça ne marche pas, je serai président de la ligue de football», répète-t-il. L’humour version Rubio est rarement narquois, mais il se permet une exception avec Bernie Sanders, le candidat socialiste démocrate: «Bernie Sanders ne peut pas devenir président des États-Unis, il devrait se présenter pour la présidence… de la Suède.»
Bien que la Suède soit une monarchie, Marco Rubio n’a, à ce jour, pas modifié la plaisanterie.