Danser Beethoven dans l’éclatement des genres

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Un ballet sans histoire: voilà ce qu’a livré la troupe des Grands Ballets Canadiens mercredi sur les planches de la salle Wilfrid-Pelletier, dans le cadre du programme double Danser Beethoven, à l’occasion du 250e anniversaire de naissance du célèbre compositeur.

En opposition aux classiques « ballets blancs » romantiques au programme des Grands Ballets canadiens ce printemps, cette production chorégraphiée par l’américain Garret Smith a l’effet d’un insolent rayon de soleil au milieu de l’hiver maussade.

C’est précisément dans cette absence de fil d’Ariane que toute la production prend son sens. Et si la beauté était au service de l’art? Beauty for beauty’s sake. S’abandonner au constat, laisser les mystères se révéler, cesser de pourchasser la rationalité en toute chose.

Un ballet sans histoire, donc, qui se dévoile à chaque mesure et à chaque onde de baguette. Le spectateur est invité à tirer ses propres conclusions et à y trouver ses propres référents. Affranchi des diktats, sans début ni milieu ni fin, davantage axé sur la notion conceptuelle de singularité que sur une trame narrative, émotionnellement chargé et résolument dans l’air du temps : il célèbre la puissance de l’acceptation et du fracas des masques qui tombent.

« Vous me faites l’impression d’un homme qui a plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes », aurait dit Haydn à Beethoven.

Une production décloisonnée

Le soliste Raphaël Bouchard incarne en quelque sorte un Messie de l’individualité qui tente, par son corps libre de genre, de rallier le plus grand nombre de disciples à sa noble cause.

En constante réinvention, il personnifie à merveille les débats sociologiques qui défraient les manchettes : intersectionnalité, fluidité des genres, éclatement des stéréotypes. Avec audace, fracasser tous les codes, tant ceux du ballet que ceux de la société, pour n’en garder qu’une version abstraite de la forme.

Mention spéciale, par ailleurs, aux costumes signés Monica Guerra qui, dans leur minimalisme assumé, mettaient en valeur les corps ciselés et puissants des danseurs et danseuses. La costumière a parfaitement illustré le morcèlement de ces codes d’identité sexuelle avec l’introduction d’un tutu rigide aux allures de bouclier porté par les danseurs masculins.

Au fil des tableaux qui se succédaient, les limites de l’imaginaire s’effaraient. D’abord dégarnis et sobres, les décors se sont graduellement complexifiés avant de se métamorphoser en égérie de cabaret art déco dont la chorégraphie, aux portés abondants et aux variantes géométriques, habitait glorieusement les volumes.

Or, si le public montréalais retrouvait sur scène avec réel enthousiasme les visages des Grands Ballets Canadiens –mention spéciale à Vanesa Garcia-Ribala Montoya et Roddy Doble– c’est sans contredit le duo de solistes composé de Maude Sabourin et de Raphaël Bouchard qui a embrasé la scène et échauffé les regards. La communion et l’apparent plaisir qu’ils ont d’être sur scène cristallisait leur agilité et la complicité qu’ils nourrissent depuis presque 20 ans.

L’héritage Beethoven

L’idée est glorieuse. S’approprier le monument qu’est la Symphonie No 5 dans sa totalité, au-delà des premiers élans bouleversants du Allegro con brio, reconnaissable d’entre tous.

Bien qu’à toute fin pratique devenu sourd à la grande première de la symphonie au somptueux Theater an der Wien de Vienne, en 1808, Ludwig van Beethoven démontre ici l’étendue de son génie, tristement inspiré des guerres napoléoniennes qui sévissaient alors sur l’Europe et sur son aorte musicale. Le protégé de Mozart n’aura toutefois jamais laissé sa surdité être un handicap à sa création; on dit qu’il laissait la musique l’habiter, absorbant des vibrations de son instrument pour en faire jaillir les compositions qui ponctuent aujourd’hui le registre classique.

Ce sont donc quatre mouvements équilibrés liés par un motif d’une grande délicatesse et densité, particulièrement mise en valeur par l’ensemble des cordes. 35 minutes de pur bonheur, hier soir, grâce aux 60 musiciens et solistes de l’Orchestre des Grands Ballets sous la direction précise de la cheffe attitrée Dina Gilbert.

Un programme inégal

En contrepartie, la Symphonie No 7 n’aura hélas pas retenu l’attention. Héritage du regretté chorégraphe allemand Uwe Scholz, la seconde partie de Danser Beethoven se sera avérée globalement mièvre sur tous les plans visuels, surtout après une mise en bouche aussi savoureuse et éclatante.

Mais il faut un talent particulier de chorégraphe pour tenir un public en haleine avec un ballet autrement sans histoire. Soulignons donc la musicalité et synchronique irréprochable pour la première partie du spectacle, où chaque regard, chaque flexion de cou, chaque pas de chat, chaque onde de poignet est calculé pour se fondre parfaitement aux mouvements de baguette.

Chapeau à Garret Smith d’avoir osé la table rase et d’avoir refusé l’endoctrinement du ballet classique, qui aurait sans doute tiré de ce monolithe symphonique une reddition pompeuse. En l’absence de carcans, le chorégraphe aura relevé cet audacieux défi que de poser en filigrane la notion d’individualité et d’abstraction sur un art qui se complait normalement dans ses traditions et ses acquis.

Comme quoi toutes les remises en question ne nécessitent pas toujours de réponses.

Danser Beethoven, des Grands Ballets canadiens, se produira jusqu’au 23 février 2020 à la Place des Arts.


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