Fin de siglo s’arrête à Image+Nation pour se perdre dans l’espace-temps

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Peut-on en vouloir à un film qui n’arrive pas à la hauteur de sa plus belle scène, qui est certainement l’une des plus belles de l’année? Ou à l’inverse, un film peut-il subsister ne serait-ce que pour une scène qui frôle le génie? Nul doute qu’avec toutes ses imperfections, le film argentin Fin de siglo, présenté au festival Image+Nation, ne nous aura certainement pas laissé indifférents.

Si elles sont souvent empreintes de beauté et de poésie, les relations homosexuelles ont rarement la vie facile sur grand écran. Doit-on y voir le reflet d’une réalité qui ne laisse que bien peu de place aux fins heureuses pour les couples de même sexe? Qu’importe, c’est dans ce désir de tendresse et de mélancolie singulière qu’a voulu plonger le cinéaste argentin Lucio Castro pour son premier long-métrage.

Facilement inspiré de toutes les œuvres qui ont passées avant lui, heureusement de la flopée plus sincère que coquette, comme les nombreux Weekend, Call Me By Your Name et autres Looking, Fin de siglo n’a probablement pas la même maîtrise. En effet, n’en déplaise à ses ambitions décidément grandiloquentes, Castro n’a pas encore le savoir-faire de Andrew Haigh ou de Luca Guadagnino, ce qu’on ne peut pas nécessairement lui reprocher, surtout pour une première œuvre. Sauf qu’on a certainement envie d’en découvrir plus, puisqu’il a plus d’un élément dans ce premier film qui ont sur attirer notre attention.

Ainsi, le film se déploie en trois temps et puise sa force dans ses nombreuses brisures de ton qui constituent aisément les plus grandes surprises de la création, se jouant à la fois de la temporalité, mais aussi de la structure narrative. Sans trop vouloir en dévoiler, on s’amuse habilement à jouer sur le passé, le présent, le futur et on en passe, pour jouer la carte des comparaisons, des souvenirs et de l’imaginaire pour mieux enrichir son propre univers et y constituer une toile foncièrement mélancolique.

On regrette toutefois que malgré le bon vouloir de l’oeuvre, la fluidité manque souvent à l’appel, forçant régulièrement son spectateur à devoir se réajuster aux nouvelles circonstances ce qui nuit un peu à l’appréciation. Avouons que ce n’est pas particulièrement aisé surtout pour un film d’à peine une heure et demie.

Admettons également que malgré leur grand talent et leur chimie, essentielle à l’ensemble, les comédiens sont également victimes de leur physique, donnant de la difficulté à croire aux vingt ans qui devraient techniquement séparer deux des époques de l’histoire. Par exemple, de voir Juan Barberini qui paraît pratiquement plus vieux dans un flashback qu’au moment où on l’a aperçu, au tout début, donne parfois envie de décrocher.

Il ne faut toutefois pas se laisser abattre. En effet, à l’instar du récent Jojo Rabbit, la banalité de la première partie est pratiquement essentielle comme base à l’ensemble. D’abord parce qu’elle donne toute la force aux parties subséquentes, mais aussi parce qu’elle permet à ce qui suit de prendre tout son sens.

Au fur et à mesure que les intentions se dévoilent à nous, l’émotion nous frappe aisément et c’est d’autant plus frappant avec le charme magnétique et irrésistible de Ramon Pujol pour incarner à la fois le désir et le regret, le présent et le passé dans une forme aussi concrète que métaphorique.

L'affiche du film

L’affiche du film

Bien sûr, le film se permet de faire des petites critiques sociales ici et là, de s’amuser avec l’absurdité des technologies, la complexité du désir homosexuel, l’ironie de la fidélité, la banalité de la sexualité ou de l’urgence de l’acte, tout comme des paradoxes entre notre version de nous-même d’hier et celle d’aujourd’hui, mais c’est lorsqu’il se permet d’être plus libre, instinctif, non alourdit d’un désir de casse-tête et moins calculé (du moins de manière perceptible) que le long-métrage s’avère le plus efficace.

Il n’est donc pas surprenant qu’après avoir passé tant de temps avec de longs plans fixes, lorsque le film se permet enfin de bouger à l’unisson de ses personnages, le tout emporté par la force des corps (cette chorégraphie!), mais aussi de la musique, une magie indescriptible s’installe. Certes, l’utilisation infaillible de Space Age Love Song d’A Flock of Seagulls n’aura probablement jamais été aussi significative, n’en déplaise à 1987, Spider-Man: Homecoming et compagnie, culminant en une scène inoubliable qui s’élève aisément aussi haut que le meilleur qu’ont offert tous ses contemporains.

Ensuite, Castro lui-même ne semble plus en mesure de revenir à la charge après quelque chose d’aussi fort. Encore trop près de ses réflexes de court-métrage, il n’a pas encore l’assurance nécessaire pour faire suite à l’ensemble et y apposer ce je-ne-sais quoi qui y apporterait toute la profondeur et la dimension d’un opus de Christophe Honoré, pouvant justifier plus amplement ce travail imposé sur le temps qui passe et le fossé (ou l’absence de) qui s’est creusé après deux décennies.

Ainsi, son tour de passe-passe n’a pas la force qu’il souhaiterait et amoindrit de peu ce qu’il avait pourtant déjà réussi avec beaucoup moins (émouvoir avec le symbolisme d’un chandail, il faut le faire!). Cela se poursuit jusqu’à cette fin plus ou moins précipitée qui donne surtout l’impression qu’il ne sait pas nécessairement comment terminer tout cela. Il est toutefois facile de le pardonner sur ce coup-là, puisqu’à se baser sur notre attachement à ses personnages, face à cette affection pour ces beaux souvenirs (ou cet unique souvenir, si l’on se base sur un 24 h transcendant qui ne reviendra jamais) qu’il nous fait mal de quitter, on le comprend d’avoir préféré s’accrocher sur une nostalgie encore fraîche plutôt que de s’entêter à tout briser en en rajoutant à perte.

Fin de Siglo nous restera alors en mémoire pour cette scène exceptionnelle qui nous ramènera en tête ces souvenirs figés dans le temps et impliquant ces êtres qu’on a aimé, que ce soit quelques années ou ne serait-ce qu’une journée.

7/10

Fin de siglo ou Fin de siècle ou End of the Century était présenté au Cinéma impérial de Montréal dans la section LatinX du Festival Image+Nation. Il était précédé du court-métrage un peu quelconque Five Minutes a Day ou Cinco minutos par dia.  Aucune sortie n’est présentement annoncée en salles ou sous un autre format.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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