La censure numérique russe inspire les États autoritaires

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La Russie est en voie de réussir à imposer un régime de censure numérique particulièrement efficace à des milliers de fournisseurs d’accès internet privés, dans le cadre d’une démarche pour faciliter l’espionnage gouvernemental, selon une étude publiée mercredi.

Ces travaux réalisés par des chercheurs de l’Université du Michigan soulignent que ce modèle peut aisément être exporté vers d’autres nations, et vient remettre en cause l’idée selon laquelle un service internet décentralisé peut contrer des démarches de censure à grande échelle similaires à ce que l’on trouve en Iran et en Chine.

« Ce que cette étude démontre, c’est que la Russie a créé un plan pour censurer le web dans le cadre d’un système composé de fournisseurs d’accès qui ressemble largement aux réseaux que l’on trouve dans les démocraties occidentales », souligne J. Alex Halderman, un chercheur en informatique qui n’a pas participé à l’étude. « Si d’autres gouvernements décident de contrer la libre circulation des informations en ligne, ils pourraient emboîter le pas à la Russie. »

Sept années de données publiques révisées par les chercheurs viennent confirmer le fait que le gouvernement russe a de plus en plus de succès lorsque vient le temps de forcer les fournisseurs d’accès internet à bloquer les adresses utilisées par les détracteurs du président Vladimir Poutine et par les médias indépendants.

Précédemment, les efforts des chercheurs ayant participé à la présente étude, au sein d’un laboratoire baptisée Censored Planet, avaient permis d’établir que le gouvernement du Kazakhstan surveillait le web à un point tel que Mozilla, Apple et Google avaient ajouté des protections à leurs navigateurs web. Les plus récents travaux sont publiés alors qu’une nouvelle loi russe vient enchâsser la censure du Kremlin et resserre le contrôle de l’information.

En vertu de cette loi, des appareils qui viennent filtrer le web sont imposés aux fournisseurs d’accès, et l’État s’occupera d’acheter la technologie d’inspection des données numériques et la fournira aux entreprises, en venant directement contrôler le trafic internet. Ces appareils doivent être configurés pour que le Kremlin puisse accéder et gérer le trafic en ligne.

« Lorsque le gouvernement contrôle cet équipement de filtrage, il peut faire tout ce qu’il veut, et la société civile ne peut surveiller ces démarches. En Chine et en Iran, les gens ne savent pas ce qui est bloqué », mentionne Alexander Isavnin, qui vit à Moscou et travaille avec l’Internet Protection Society russe, une organisation non gouvernementale. Il a précédemment travaillé pour un fournisseur d’accès russe pendant plus de 15 ans.

Pour Artyom Kozlyuk, fondateur du groupe de défense de la liberté d’expression en ligne Roskovoboda, les autorités pourraient utiliser la nouvelle loi, en vigueur depuis le 1er novembre, pour faire taire les contestataires. « Cela donne de nouveaux instruments au gouvernement qui leur permettront de limiter le trafic internet considéré comme négatif par l’État », a-t-il dit dans des remarques publiées dans la Novaya Gazeta, un journal indépendant.

Toujours selon M. Kozlyuk, l’agence de réglementation des communications de la Russie, Roskomnadzor, dispose maintenant d’importants pouvoirs de contrôle du web. « Si des manifestations éclatent dans certaines régions, il pourrait y avoir des coupures de l’internet mobile, ou même de l’ensemble des connexions internet. »

Comme l’ont indiqué des médias russes, il pourrait s’écouler encore un an avant que l’équipement d’inspection des informations soit mis en place à la grandeur du pays.

Tendance mondiale et vendeurs américains

Cette utilisation des boîtiers d’inspection et d’interception tend à se généraliser à l’échelle planétaire. La majorité de ces équipements sont vendus par des compagnies américaines, comme Cisco Systems et Procera Networks. Parmi les autres fournisseurs, on compte les entreprises russes EcoFilter et VAS Experts, la compagnie chinoise Huawei, ainsi que la firme israélienne Allot Communications.

Comme l’explique le fondateur de Censored Planet, Roya Ensafi, une spécialiste de l’informatique à l’Université du Michigan, ces appareils peuvent être achetés pour aussi peu que 8000 $. La technologie est généralement utilisée, particulièrement aux États-Unis, par les fournisseurs de services de télécommunications et les entreprises pour analyser le comportement des internautes et protéger les utilisateurs contre des attaques d’hameçonnage.

L’inspection des « paquets » d’informations numériques est une technologie à deux volets qui peut être utilisée à des fins sécuritaires, mais aussi servir à contrôler l’accès à l’information, soutient M. Halderman.

Sous Poutine, l’État russe a résolument renforcé la censure contre ce que le gouvernement qualifie de « menaces extérieures ». Moscou a ainsi tenté de bloquer le service de messagerie Telegram, qui a refusé de remettre les messages cryptés de ses utilisateurs à l’État, malgré un ordre de la cour en ce sens.

Cette démarche gouvernementale a entraîné d’autres blocages inattendus, comme une application liée au fabricant automobile Volvo, ce qui a poussé le Kremlin a suspendre son offensive numérique.

Au sein de l’agence Roskomnadzor, on gère une liste toujours croissante de domaines internet bloqués; en date d’avril 2019, cette liste comptait 132 798 domaines numériques, dont 63% en langue russe et 28% en anglais.

Un peu d’espoir

La solution? L’utilisation de réseaux virtuels privés (VPN), qui dissimulent l’activité web d’un internaute en lui donnant une autre adresse IP, ne cesse de gagner en popularité en Russie, même si le gouvernement exige que les VPN locaux se connectent au réseau réglementé.

Bien des applications de VPN continuent de passer outre la censure, indique Valentin Weber, un chercheur de l’Université Oxford qui a récemment publié une étude sur les démarches des États russe et chinois pour contrôler l’information en ligne.

Le blocage des sites internet est transparent. Les fournisseurs indiquent même aux internautes que les domaines sont bloqués par ordre du gouvernement. Dans plusieurs cas, ces pages d’information affichent même des publicités, précise Mme Ensafi.

Cette dernière dit craindre que d’autres pays, comme l’Inde, l’Indonésie, le Portugal et le Royaume-Uni, n’adoptent la même technologie. La technologie de filtrage du web vendue par la Russie est déjà déployée dans les anciennes républiques soviétiques du Belarus et de l’Ukraine, ainsi qu’ailleurs dans le monde, comme en Algérie, à Cuba et au Mexique, selon l’étude de l’Université Oxford.

Le Royaume-Uni utilise une « architecture de censure » similaire, alors que le gouvernement demande aux fournisseurs d’accès de bloquer les contenus de nature sexuelle liés à des mineurs, ce qui est généralement accompli en inspectant les paquets numériques.

« Il faudrait simplement reprogrammer les filtres pour bloquer d’autres genres de contenus », avance M. Halderman.


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Pieuvre.ca

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