Jojo Rabbit: les papillons meurent aussi

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Qui d’autre que l’éternel enfant qu’est l’indomptable néo-zélandais Taika Waititi pour s’offrir une triste farce absurde sur la Deuxième Guerre mondiale? Pas grand monde n’aurait osé, et le film qui résulte de cette audace laisse songeur. Fort heureusement, ce sont les éléments les plus convaincants, d’une jolie justesse, qui resteront en mémoire.

Si c’est son électrisante incursion dans l’univers Marvel par le biais de l’hilarant Thor: Ragnarok qui l’a fait connaître à l’échelle mondiale, l’univers singulier de Taika Waititi était certainement tombé dans l’œil des cinéphiles bien avant l’heure, ce qui expliquerait pourquoi Disney a été aussi intéressé à se l’approprier. L’inconvénient, c’est que son film tourné entre plusieurs projets de la grande souris capitaliste se retrouve finalement à leur appartenir également, puisque Fox Searchlight est aussi tombé sous leur emprise.

Cela mis à part, il ne faut pas s’attendre ici à son oeuvre la plus accessible bien, que la distribution et le sujet le soient plus que de coutume. Fidèle aux habitudes plus mélancoliques du réalisateur, si l’absurdité l’emporte encore beaucoup dans la gestuelle et la répartie des dialogues, il y a dans cette farce tragique une douceur qui marque les esprits.

Il ne faut surtout pas espérer un La vita è bella du point de vue de l’enfant. Sauf qu’on reconnaît bien la griffe du cinéaste qui s’est approprié le roman Caging Skies de Christine Leunens pour en pondre une fable existentielle sur la fragilité, la naïveté et la délicatesse de l’enfance.

Ce n’est donc pas surprenant que ce projet atypique soit le premier depuis Boy dont Waititi assure la totalité du scénario, se concentrant toutefois sur la relation du fils avec sa mère, plutôt qu’avec son père devant petit à petit faire face à la dureté de la vérité derrière les illusions qui l’ont aidé à devenir celui qu’il est aujourd’hui.

On ne cachera pas que la première partie bat de l’aile. Oui, la distribution est flamboyante et c’est difficile de ne pas en mettre plein la vue avec des noms comme Sam Rockwell, Rebel Wilson et autres Stephen Merchant, tous excellents par ailleurs, incluant l’irrésistible Archie Yates en Yorki qui a tout du personnage typiquement « waititi-esque », mais l’œuvre se cherche beaucoup.

Elle tente ainsi de fuir la dureté de ses thèmes par un humour bon enfant fidèle à la signature du cinéaste, en plus d’essayer d’épouser un visuel artistique pastel évoquant aisément Wes Anderson, comme c’était le cas précédemment avec Hunt for the Wilderpeople qui était visiblement un grand hommage à Moonrise Kingdom.

On a ainsi confié la direction photo au talentueux Mihai Malaimare Jr. qui avait mis en images le splendide The Master, de Paul Thomas Anderson, mais celui-ci s’embourbe davantage avec son rythme toujours un peu trop chancelant.

Quand tout bascule

Néanmoins, Taika Waititi est une immense puissance brute et chacune de ses présences sous les traits d’un Adolf Hitler fictif et cabotin (l’ami imaginaire de notre jeune protagoniste pro-nazi, lumineusement interprété par le nouveau venu Roman Griffin Davis) captive notre attention. Il en va de même pour Scarlett Johansson qui avec Marriage Story qui prend également l’affiche cette année, a toute la force nécessaire pour nous prouver qu’elle est la matriarche idéale pour nous enrober de son attention, de sa chaleur et de son amour maternel. Décidément une actrice très versatile (elle qui alterne les projets plus grand public et ceux plus indépendants et inattendus depuis le début de sa carrière il y a déjà vingt ans) qui n’en finit plus de nous impressionner par ses capacités apparemment sans fin.

Puis, par une décision évidente, mais des plus audacieuses, découlant aisément de la plus belle scène du film exécutée avec un doigté d’une immense finesse, le film nous prend au cœur. Certes, les compositions de Michael Giacchino aident beaucoup. D’une savoureuse trame sonore qui aime aller dans toutes les explorations sans jamais quitter les forces du compositeur pour quiconque est familier avec son œuvre, il se permet de verser dans le piano et les cordes qui ont toujours su nous émouvoir (on pense à Let Me In, ou même, il y a bien longtemps, avec la télésérie Lost pour ne nommer que ceux-là).

Soudain, le film n’a plus le choix d’affronter la réalité et la dureté qui en découle et le film trouve son sens et sa voie en parvenant à nous placer dans la position de son personnage principal par le biais d’une deuxième partie qui ironiquement puise toute sa force en parvenant à nous faire nous ennuyer des éléments forts du film davantage présents dans la première partie. L’effet … Maman est chez le coiffeur qui prend du poids dans toute sa poésie.

De cette manière, le film se justifie et se complète à part entière. Sans ses débuts, l’excellente seconde moitié n’aurait pas le même impact et ne serait définitivement pas aussi efficace et émouvante. Mieux, sa manière de revenir sur des éléments a priori anodins au premier tour, mais revus cette fois avec les nouvelles circonstances, apporte beaucoup de force à l’écriture derrière le scénario. Il ne faudrait pas non plus amoindrir le talent du cinéaste qui, bien que celle-ci se voit venir des milles à l’avance, réussit admirablement bien sa fin, ce qui n’était pas gagné d’avance avec un film aussi casse-gueule.

Enfin, on préfère probablement Taika Waititi dans des projets plus personnels (l’amour inédit fonctionnait après tout un tantinet plus subtilement dans Eagle vs Shark), et bien que son âme se retrouve dans chaque recoin de cette jolie production, on sent que bien des baromètres ne lui ont certainement pas permis de se donner entièrement. Jojo Rabbit vaut toutefois le détour ne serait-ce que pour ses plus beaux moments qui font oublier tous ceux qui ont bien pu nous faire sourciller, n’en déplaise aux rires beaucoup moins nombreux qu’on y a eu l’habitude dans son épatante filmographie. Contre toutes attentes, le cinéaste a pondu une nouvelle lettre d’amour qui, comme toujours, apparaît là où on l’attend le moins.

6/10

Jojo Rabbit est à l’affiche depuis le 1er novembre.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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