Les rives du Saint-Laurent sous la loupe

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Le long des plages du Saint-Laurent, les algues se multiplient et les odeurs repoussent parfois les promeneurs. Mais l’impact se fait aussi sentir sous la surface. « Imaginez une choucroute indigeste venant bouleverser l’équilibre fragile du milieu », décrit Gwenaëlle Chaillou.

C’est à la confluence des eaux issues de l’intérieur des terres et de celles du milieu marin que se produit ce phénomène craint par de nombreux biologistes, appelé eutrophisation.

Provoqué par l’excès de nutriments — azote,  phosphore, etc. — déversés depuis les terres, ces algues qui se multiplient viennent prendre toute la place, au point de bloquer la lumière aux autres végétaux. S’ensuit une décomposition rapide, submergeant les sédiments et consommant l’oxygène du milieu marin: un processus qui contribuera à l’acidification et au départ — voire au décès — d’espèces indigènes.

« Ce phénomène a une incidence sur tous les organismes de cet écosystème et fait reculer la biodiversité locale », poursuit Gwenaëlle Chaillou, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en géochimie des hydrogéosystèmes côtiers de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (ISMER).

Son équipe a démarré en avril un projet destiné à évaluer l’état de santé de la zone côtière du Kamouraska. Les chercheurs relèvent ainsi la présence de certaines algues, leur abondance et leur avancée sur la côte. En complément, ils ont réalisé aussi des échantillonnages d’eau de mer afin de mieux comprendre le phénomène. Enfin, les chercheurs désirent mettre en place un outil de mesure de la vulnérabilité à l’eutrophisation de cette région du Bas-Saint-Laurent.

Bien que récurrentes, les invasions d’algues là-bas ne sont en rien comparables à ce qu’on observe ailleurs dans le monde, notamment en Europe. « C’est un problème récurrent dans la région française d’où je viens, en Bretagne, où l’on cherche même à valoriser cette biomasse afin de réduire son impact sur l’écosystème côtier », explique Mme Chaillou.

Les recherches qu’elle dirige s’inscrivent dans un projet plus vaste et à portée citoyenne, afin de partager les connaissances sur l’eutrophisation côtière; cela pour alimenter les échanges entre les scientifiques et tous les acteurs, des utilisateurs aux politiciens. Pour cela, son équipe accueille également des collègues en sociologie et anthropologie de l’environnement. Nous avons remarqué que nous avons du mal à faire passer nos connaissances scientifiques et il importe de combler cette ignorance et de mieux sensibiliser les citoyens et les élus pour que se prennent des décisions politiques éclairées », ajoute la chercheuse.

Les chercheurs de l’ISMER collaborent notamment avec le comité ZIP Sud-de-L’Estuaire et la Table de concertation régionale (TCR) du sud de l’Estuaire moyen pour améliorer l’expertise collective en matière d’eutrophisation. « De notre côté, nous sommes une courroie de transmission pour faire le lien entre les préoccupations des gens du terrain et l’apport des chercheurs », déclare la coordonnatrice de la TCR, Julie Guillemot.

À cette fin, l’équipe de la TCR a conçu des fiches portrait autour de quatre enjeux – érosion et submersion côtière, qualité de l’eau et contamination, accès au Saint-Laurent, ressources et écosystèmes. Ces outils pratiques permettent également à l’équipe de mieux orienter des campagnes de sensibilisation à la préservation du milieu côtier.

Prendre le pouls de la confluence des eaux

Mais c’est tout le chenal du Saint-Laurent, de Québec à Rimouski, qui préoccupe également les chercheurs. Ce vaste tronçon du fleuve, où les eaux profondes océaniques rencontrent celles du Saint-Laurent, n’est pas préservé de l’influence humaine et de ses rejets, explique Jean-Éric Tremblay, directeur scientifique à Québec Océan, le centre de recherche en océanographie de l’Université Laval. « Les eaux profondes dans le chenal ont changé, elles s’acidifient, se réchauffent et s’avèrent plus faibles en oxygène. Cela les rend plus vulnérables face aux effets additionnels de l’eutrophisation et des changements climatiques».

À travers le projet SECO.Net (St. Lawrence ECOsystem Health Research and Observation NETwork), les chercheurs collaborent pour surveiller l’abondance de micro-algues et le niveau des nutriments à la surface, lors de sorties avec des navires de recherche, tel le brise-glace de recherche Amundsen.

« Nous relevons des signes d’activité des algues en hiver alors que ce n’était pas le cas avant, et nous pouvons les tracer dans la région de Sainte-Anne-des-Monts dès le début du printemps », note le Pr Tremblay.

Le chercheur relève que l’eutrophisation « culturelle » – celle provenant du rejets d’éléments nutritifs liés aux activités humaines, dont l’agriculture dans les Grands Lacs – contribue à son échelle aux changements qui affectent les eaux du Saint-Laurent, ses rives et toute la vie qui s’y trouve.


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