Clown et poésie dans Où es-tu, matière?

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Où es-tu, matière? est un solo clownesque et poétique de la compagnie Brimbalante. L’œuvre est écrite, mise en scène et interprétée par Annab Aubin-Thuot (la clown Babiole). La pièce prenait place à Calixa-Lavallée (Art Neuf), dans le Parc Lafontaine, les 6 et 7 juin derniers.

Les inspirations de la compagnie pour cette œuvre sont nombreuses: Réjean Ducharme, Lior Shoov, l’univers des clowns Slava et Dimitri. Le résultat est une aventure douce, que Aubin-Thuot tient à bout de bras durant l’heure et demie de représentation.

Babiole est une clown nerveuse qui vit recluse dans une tente, un abri du monde qu’elle nomme la « Caboche ». Entre ses livres et postes de radio, l’héroïne de ce solo n’a d’interactions sociales qu’avec son ami –imaginaire?- Mouchoir, représenté par une paire de pieds de plâtres. Vivotant entre anxiété et extase, la clown finit par désirer partir pour retrouver la mer, l’immensité. Avec une quête de l’infinie, c’est un voyage vers l’intérieur qui s’amorce.

Babiole est une clown dont la parole est prosodie chantante, où quelques éclats de mots reconnus aident le public à suivre le fil de la pensée de la protagoniste. L’enregistrement d’une voix juvénile et chuchotée ponctue la création d’une narration poétique qui agit en filtre dans notre interprétation des scènes physiques proposées par la clown.

Durant la première moitié du spectacle, on rencontre le personnage et la quête s’amorce lentement. Cette exploration est une suite d’états mentaux que l’interprète tente de communiquer au public. Toutefois, Aubin-Thuot ne prend pas toujours le temps d’explorer les propositions et se lance d’une image à l’autre, rendant ardue,  pour le public, de suivre l’évolution du personnage, dont la parole semble alors manquer. Il est d’abord difficile de comprendre ce que vit le personnage, de cabriole en cabriole, et la performance frôle le cabotinage, souvent, s’y enfonce, parfois.

Un moment de grâce survient autour du piano. Durant cette scène, la performeuse installe graduellement son rapport à l’objet et nous permet de réellement profiter de l’art clownesque! Entre les gestes compulsifs et le désir de plaire, l’anxiété s’installe graduellement  à travers les erreurs de Babiole au piano, qui nous autorise à rire, puis à être réellement touchés.

La présence d’une musicienne sur scène, Julie Chazal, est un atout notable pour l’œuvre. Celle-ci favorise entre autres des échanges entre la musique et la clown, toujours efficaces. Les interventions de la musicienne gagneraient à être utilisées plus souvent, par exemple durant les très longs changements de décor.

Les rencontres entre Babiole et la musicienne, comme celle avec le piano, sont parlantes, mais on aime surtout les moments d’interactions avec Mouchoir. Ces échanges avec son ami et souffre-douleur révèlent toujours plus les travers du personnage et sont parmi les plus drôles. La ligne dramatique souffre d’ailleurs de sa disparition inexpliquée.

La quête passe par une longue scène de changements de costumes, à vue, qui est très bien interprétée, mais dont on doute de l’utilité dans la transition entre le premier segment et ce qui suivra. Effectivement, la dernière scène prend une place importante dans l’œuvre, mais n’est en rien rattachée à ce qui précède, si on tente d’installer un fil narratif. Sans douter que ce fil dramatique existe, il semble appartenir au public d’interpréter le sens possible du changement de ton radical qui est présenté. En effet, si la dernière scène est jolie et symbolique, nous manque les clés pour mettre en lien cet ultime déchainement au récit d’abord esquissé.

Le clown est un art de l’authenticité et de la vulnérabilité. Peu de prestations demandent autant de dévouement et de courage, selon moi. C’est tout un pari de proposer un solo d’une heure et demie, pour une troupe amateur. La scène du piano permet d’accéder à cette sensibilité et ce plaisir que le clown peut créer, mais l’ensemble de l’œuvre manque encore de finition et gagnerait à une collaboration en écriture ou en dramaturgie.

La troupe continuera de proposer et d’explorer, dans sa langue poétique, de chercher l’âme par le corps et la voix. C’est une compagnie à découvrir et à suivre, car si ce spectacle continu d’être joué, il gagnera en maturité, au fil des rencontres avec le public.


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À propos du journaliste

Carolane Desmarteaux

Carolane Desmarteaux mène une vie pluridisciplinaire, metteur en scène et créatrice corporelle, hypnologue de profession et étudiante en neuroscience cognitive. Loin de la déchirer, toutes ces passions se rejoignent autour des concepts de perception et de conscience. Ce sont les filtres par lesquels elle reçoit ou conçoit une œuvre. Depuis quelques années, elle travaille avec des artistes de tous horizons à l’intégration des outils de l’auto hypnose à la pratique artistique professionnelle. En art comme en relation d’aide, c’est le sujet du langage qui l’intrigue et l’anime le plus.

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