Les sombres motifs de Dragged Across Concrete

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À l’image de ses personnages qu’il écrit et met en scène, le cinéaste émergent S. Craig Zahler ne connaît pas l’essence du mot compromis et se taille rapidement un nom au sein du septième art avec un style qu’il met entièrement au service de ses ambitions pour son troisième long-métrage. Celui-ci, intitulé Dragged Across Concrete, est disponible en DVD depuis peu.

D’une certaine façon, S. Craig Zahler s’amuse à déconstruire les genres cinématographiques purement masculins pour se les approprier avec verve. S’il garde la vengeance comme motif principal, il a d’abord abordé avec brio le western crépusculaire dans Bone Tomahwk, puis le film de prison avec Brawl in Cell Block 99 et, maintenant, le film de braquage.

Là où il aurait pu seulement offrir une variation d’un style remâché, n’en déplaise à des ambitions évidentes, voilà que Zahler va bien plus loin qu’un certain Den of Thieves.

Certes, rongé par un désir inquiétant de violence particulièrement graphique, il va à l’encontre d’un certain Tarantino et, malgré quelques répliques qui ne manquent pas de mordant, préfère étirer le temps – le film fait 158 minutes, tout de même! – et la tension par les silences. Misant beaucoup sur le côté sonore des choses, notamment dans les blessures au corps, et reposant que sur une faible trame sonore à laquelle il participe pourtant, le cinéaste intériorise ses démons avec sa mise en scène, mais demeure bien en phase avec ses personnages masculins qui agissent en gestes plutôt qu’en mots.

Le temps de bien faire les choses

Pas question, toutefois, de précipiter les choses. Zahler prend son temps et développe tout avec minutie et il n’a certainement pas peur d’oser avec sa propre narrativité pour offrir des élans surprenants dans sa construction dramatique. Il faut dire qu’il s’accompagne toujours d’une distribution prestigieuse de laquelle il profite énormément. Si Vince Vaughn n’offre peut-être pas une composition aussi dévouée que dans leur projet précédent, Mel Gibson brille certainement, et les présences répétées, quoiqu’abrégées, de Fred Melamed, Jennifer Carpenter, Udo Kier et Don Johnson, notamment, ne passent certainement pas inaperçues.

Puis, il y a cette histoire riche qui s’intéresse à une Amérique divisée, à une menace technologique constante et ce rapport à la guerre des races qui font de ce premier saut dans notre présent bien à nous, un passage certainement réussi. Plus question de donner dans un pastiche, quoiqu’on se rapproche de Pulp Fiction et Jackie Brown par moments, ou dans l’hommage plus ou moins réussi, se donnant son propre style qu’une version aliénée des films grindhouse luxueux comme Nicolas Winding Refn s’est approprié dans les dernières années.

Sauf que bien que le sérieux de l’objet épate, il n’a pas grand-chose de neuf à dire, à montrer ou à faire, et il joue dangereusement avec notre patience. Au-delà du spectacle, quels sont les messages que Zahler veut bien passer? Certes l’impartialité a ses mérites et cette proposition aux limites plus grand public, du moins en comparaison avec ses deux autres, manque étrangement de point d’ancrage.

La pochette du coffret

La pochette du coffret

Comme Zahler n’est pas non plus un esthète, mais bien un chef d’orchestre, on apprécie alors toute l’aisance de l’ensemble, mais au bout d’un moment, on vient rapidement au bout des choses qu’on peut admirer et on se rend compte qu’il nous reste encore bien plus qu’une scène à vivre même si son dénouement devient de plus en plus évident.

Si la tension demeure néanmoins constante, on apprécie le dosage un peu plus relatif pour la violence, de loin le point le plus problématique du cinéaste. Toutefois, sa vision de l’action demeure encore singulière, alors qu’on s’interroge encore sur cette mince ligne entre l’art et l’exacerbation psychologique que ce dernier s’offre en guise de créations.

L’édition DVD inclus une traduction française du film renommé Justice Brutale, alors que l’édition Blu-ray propose quelques suppléments dont quelques segments making of.

Dragged Across Concrete demeure néanmoins la proposition la plus complexe d’un cinéaste qu’on suit avec des pincettes depuis son arrivée certainement remarquée. Un artiste au talent évident, mais qui se laisse parfois emporter par ses idées ce qui offre certainement son lot de bonnes et de mauvaises choses.

6/10

Dragged Across Concrete est disponible en DVD et Blu-ray via VVS Films depuis le 30 avril dernier.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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