Se prendre, du cirque intime en appartement

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Se prendre, présentée dans le cadre du OFFTA, est une pièce pour appartement dans laquelle deux artistes-acrobates nous invitent à les regarder se rencontrer, de tâtonnements sensibles à rapprochements intimes.

C’est une histoire banale que celle d’une rencontre entre deux êtres humains. Les premiers instants de ceux qui ne se connaissent pas. Peu de mots échangés entre ces deux inconnus; ici, la rencontre se fait surtout par le corps.

Chacun appréhende le corps de l’autre, timidement d’abord, puis dans un jeu où chacun à son tour teste l’autre par ses appuis, examine les soutiens solides et les plus précaires, figure les éventuelles possibilités de se mouvoir ensemble. Affirmant son empreinte à même la chair.

Assis sur le canapé et les quelques chaises disposées là, nous sommes les voyeurs d’une intimité qui naît devant nous yeux. La tension est palpable dans le silence de ce petit public de 15 personnes. La force tranquille des corps qui se soulèvent, se supportent, s’écrasent et se projettent. Tout à tour plaqués sur un mur, à l’envers contre un plafond. Suspendus à une entournure de fenêtre.

On y perçoit le risque que l’on prend lorsqu’on décide de s’aimer, et que tout peut s’effondrer à chaque instant si on n’est pas très attentif. Se joue une réflexion sur la difficulté qu’il y a à s’attacher sans se perdre soi-même. A accepter l’autre sans désir de le changer. Cet équilibre en constante négociation entre deux individualités. C’est en effet un effort délicat et périlleux de se soutenir sans s’écraser, d’avancer à deux dans la même direction plutôt que de tirer l’autre à soi.

Énergie et intimité

De pièce en pièce, nous accompagnons le duo dans différents états de corps et de couple. La lumière change du rose à l’écho de l’enfance au glacial du bleu de la solitude. De la chambre à la salle de bain. Chaque recoin des lieux est habité de leurs énergies, de leurs vécus, de leur peau. De leurs équilibres et déséquilibres, ancrages et passions. Soudain je me rappelle pourquoi j’aime le cirque d’aujourd’hui : c’est la puissance, l’honnêteté des corps qui n’ont pas peur d’avoir mal et qui veulent vivre intensément.

Outre la riche exploration technique, l’intérêt de la pièce existe aussi dans sa capacité à créer des scènes fortement expressives. Subtile mais très lisible, le fin travail dramaturgique développé avec Felix-Antoine Boutin réussit à communiquer un contenu narratif qui dépasse celui du pur mouvement sans pour autant être calqué maladroitement comme c’est souvent le cas au cirque. La scénographie épurée des jeux de lumières participe à créer des atmosphères changeantes tout au long du parcours.

Rares sont, à Montréal, les propositions de cirque si délicates. Montréal, auto-proclamée capitale mondiale des arts du cirque a développé une certaine idée du cirque, celle d’un cirque à grande échelle, aux scénographies impressionnantes et aux techniques extrêmes. Des formes où les artistes sont nombreux à se partager la scène pour garantir un haut niveau de divertissement. Se Prendre de Claudel Doucet se place aux antipodes de cette posture là. Il aura fallu outrepasser les réseaux de production et de diffusion habituels pour y arriver.

C’est une histoire de contraintes qui se transforme en opportunité. Car pour créer, il faut du temps, il faut pouvoir investir un lieu totalement, s’y laisser vivre un peu, l’explorer, le ressentir, y laisser surgir différentes sensations et émotions. Peu (pas?) de lieux de résidence offrent cette possibilité là à Montréal. Aussi Claudel a-t-elle décidé de créer chez elle avec Cooper Lee Smith, se laissant ainsi le temps au fur et à mesure de la création de se faire état de leurs états, autour d’une table de cuisine ou dans un chambranle de porte.

Le final – on ne vous dit pas pour ne pas ruiner le plaisir – est jouissif. Pendant 1h15 on s’est attaché à ce géant roux et à cette petite femme forte. On les quitte émus de ce partage intime et d’avoir eu la preuve que le cirque est une forme qui se renouvelle encore et qui mérite, à Montréal, d’exister dans une plus grande variété de propositions.

Le spectacle affiche déjà complet dans le cadre du OFFTA, mais vous pouvez réserver pour la reprise, au Festival Montréal complètement cirque, en juillet.


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À propos du journaliste

Mathilde Perallat

Mathilde Perallat vient de France, et plus particulièrement de Provence. Avant de s’installer à Montréal, elle a passé plusieurs années dans la capitale culturelle française où elle s’est nourrie de théâtre, de danse et de cirque en forte quantité – autant que de qualité. C’est aussi par sa propre pratique des arts du cirque, en tant que danseuse aérienne, qu’elle est tombée amoureuse des arts de la scène. Formée en sociologie et en gestion, et doctorante à Concordia dans une recherche sur le rôle social que peut porter le cirque, Mathilde s’inspire et nourrit son âme et son esprit de spectacles en tous genres tout en continuant à se forger un esprit critique, cette critique qui fait si bien la réputation de son pays, pour le meilleur et pour le pire. Elle sait néanmoins mettre de l’eau dans son vin (selon les circonstances) et tente de donner des avis qui mesurent regard personnel et mise en perspective, toujours dans une grande ouverture.

Un commentaire

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