Les électrochocs, loin d’être un traitement hollywoodien

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« C’est le patriarcat qu’il faut électrocuter, pas les femmes », « La santé mentale ne justifie pas l’expérimental », « La mémoire, c’est sacré ». Arborant ces slogans sur des pancartes, une cinquantaine de personnes ont manifesté à Montréal à la veille de la Fête des mères, pour bannir du Québec l’électroconvulsivothérapie (ECT), mieux connue sous le nom d’électrochocs.

L’ECT est un traitement médical utilisant un faible courant électrique appliqué au niveau du crâne pour produire une convulsion de courte durée et sans douleur dans le cerveau. Développé dans les années 1930, ce traitement de psychiatrie est surtout connu à travers des images de films (Vol au-dessus d’un nid de coucou, Alys Robi) mais aussi à cause de certains abus qui se sont produits dans le passé dans les centres de soins. Certains se souviennent encore du psychiatre américain Donald Ewen Cameron qui traitait ses patients schizophrènes par une thérapie d’électrochocs intensifs durant leur sommeil.

« Il y a un aspect hollywoodien du traitement psychiatrique sauvage qui perdure lorsqu’on parle des électrochocs. Nous avons beaucoup évolué depuis les interventions du Dr Cameron dans les années 1950, tout comme d’autres interventions qu’on pratiquait à cette époque telle que la mastectomie radicale pour les cancers du sein », souligne le chef médical du programme de déficience intellectuelle avec comorbidité psychiatrique de l’Université McGill, David Bloom. Mieux contrôlée et personnalisée, cette intervention se donne aujourd’hui sous anesthésie générale combinée à un relaxant chimique et laisserait peu de séquelles à long terme au cerveau.

Le psychiatre a dénoncé dans une lettre d’opinion la perpétuation de mythes autour de cette pratique: « L’argument des détracteurs est aujourd’hui de pointer le système patriarcal qui s’en prendrait aux femmes et aux aînés, autrement dit aux plus vulnérables. Ils prennent des chiffres hors contexte et parlent d’abus sans expliquer que cela est donné de manière exceptionnelle et uniquement lorsque la médication ne fonctionne pas, avec de bons résultats chez les malades. »

Des chiffres contradictoires

Selon une étude de l’INSPQ, l’usage médical de l’ECT au Québec serait en baisse de 30% entre 2002-2003 et 2012-2013, passant de 15,4 pour 100 000 personnes à 10,8 pour 100 000. Ces dernières années, cela représentait une moyenne de 804 personnes traitées par année. La diminution est particulièrement marquée chez les femmes et les personnes âgées.

Des chiffres que contestent les organisateurs de la manifestation de Montréal, parce qu’ils ne tiennent compte que du nombre de patients, pas du nombre de séances… « Nous sommes passés de 4 000 séances en 1988 à 8 000 en 2003 et à plus de 11 000 en 2017, comme on peut le voir dans les statistiques que nous avons compilées », déclare Jean-François Plouffe.

« Deux électrochocs sur trois sont administrés à des femmes et c’est en augmentation », soutient Ghislain Goulet du Comité Pare-chocs, une section du collectif de défense des droits en santé mentale de Montréal, Action autonomie. Le comité dénonce cette augmentation d’une pratique qu’il considère comme barbare et qui ciblerait plus particulièrement les plus vulnérables, les femmes et les personnes âgées.

Des chiffres et des personnes

Cela ne concernerait toutefois que près de 800 patients par année, ce qui tend à confirmer les chiffres de l’INSPQ. Ceux-ci recevraient en moyenne de 9 à 10 séances. Le comité Pare-Chocs affirme que cela irait jusqu’à 20.

« Nous travaillons actuellement sur une mise à jour du rapport », répond la coordonnatrice du Centre d’’excellence en électroconvulsivothérapie du Québec (CEECTQ) à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, Morgane Lemasson. « Il devrait sortir d’ici la fin de l’année 2019, début 2020 — et à ce moment-là, nous pourrons apprécier s’il y a effectivement une augmentation de l’ECT au Québec ou non. Nous n’avons pas encore terminé l’analyse des données des dernières années et sans information sur la méthodologie utilisée par le comité Pare-chocs, nous ne pouvons commenter les chiffres ni les données qu’ils publient ».

La province se situerait en-dessous des autres pays industrialisés avec ce taux de 10,8 personnes pour 100 000 habitants contre une moyenne de 16,9 pour 100 000 dans les 12 pays étudiés, selon une récente méta-analyse québécoise. Portant sur la prévalence de l’ECT depuis 1973, elle démontre aussi l’hétérogénéité de ce traitement suivant les pays et souligne que le traitement est en déclin depuis les années ’70 — les plus vieilles études rapportent un plus fort taux que les récentes — et qu’il reste très rarement donné, même chez les patients en santé mentale.

Les plus récentes statistiques de la Régie d’assurance-maladie du Québec (RAMQ) ressemblent aux chiffres de Pare-chocs pour 2010-2014 (une croissance jusqu’à environ 9 000 séances dans cette dernière année) mais montrent une légère décroissance ensuite (7616 en 2016). « La RAMQ ne fait pas d’études sur les pratiques médicales, cela relève du Collège des médecins ou des chercheurs universitaires », rappelle Caroline Dupont, la porte-parole de la Direction des communications de la RAMQ.

Les membres du Comité Pare-chocs pointent certains centres de soin et régions où ils se pratiquerait plus d’ECT. Le Dr Bloom n’y voit rien d’anormal: « Il n’y a pas d’installations partout, le traitement est assez onéreux et le personnel de soins doit être disponible et formé. C’est pourquoi lorsqu’on prend les statistiques régionales, cela diffère d’une région à l’autre. »

Le CEECTQ travaillerait actuellement sur la création d’un registre québécois sur l’ECT qui pourrait permettre de mieux suivre la qualité des soins et des services d’ECT.

Plus de femmes et personnes âgées en ECT

Le comité Pare-chocs soutient encore que deux électrochocs sur trois sont administrés à des femmes. Ce que confirment d’ailleurs les chiffres de la RAMQ de 2016 avec 4777 séances pour les femmes contre 2841 pour les hommes.

« C’est vrai que l’ECT est administré plus aux femmes qu’aux hommes, mais la majorité des traitements sont données pour des dépressions majeures. Il y a plus de femmes qui sont touchées : deux cas sur trois de dépression majeure sont des femmes. Il s’agit d’une différence masculin-féminin dans la dépression qui apparaît dès l’adolescence; sans compter que les femmes consultent plus que les hommes », explique la coordonnatrice du CEECTQ, Morgane Lemasson.

Enfin, le tableau de statistiques de la RAMQ de 2016 révèle que les personnes de plus de 65 ans reçoivent près du tiers des traitements répertoriés cette année-là.

« Les dépressions sévères sont plus fréquentes chez les femmes et les personnes âgées. Lorsqu’elles présentent des fragilités physiologiques, on ne peut parfois pas attendre que la médication fasse effet et il y a donc une certaine urgence de traitement », explique le Dr Bloom.

Une pratique crainte mais qui reste exceptionnelle

Dans l’ensemble, moins de 1% des patients québécois traités en santé mentale reçoivent ce genre de traitement de dernier recours.

Les experts estiment entre 70 et 85% de réponse positive chez les patients dépressifs sévères résistants à la médication — et ces derniers représentent près d’un patient sur trois. « C’est une efficacité supérieure aux neuroleptiques même si les changements physiologiques au cerveau ne sont pas encore tout à fait compris. La perte de mémoire que l’on peut mesurer lors de tests cognitifs reste rarissime et la persistance de certains symptômes (migraines, courbatures, etc.) va également être mineure pour plus de 90% des patients », affirme Dr David Bloom.


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