Une « Carmen » sans scandale à l’Opéra de Montréal

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De sa première représentation le 3 mars 1875 à aujourd’hui, Carmen de Georges Bizet, l’opéra le plus populaire de l’histoire est aussi celui qui multiplia les scandales. L’Opéra de Montréal achève sa saison avec une version de Carmen soignée et agréable, une belle mise en scène et des costumes magnifiques, des chanteurs excellents qui se font aussi bons acteurs voire danseurs, mais une version pour laquelle on pourra peut-être reprocher un certain manque d’audace. Le politiquement correct est aussi à l’œuvre.

Carmen, qui se balançait « sur ses hanches comme une pouliche de haras de Cordoue », faisait – si on en croit la nouvelle de Prosper Mérimée d’où est tiré le livret de l’œuvre signé Henri Meilhac et Ludovic Halévy – que les bigotes se signaient en la voyant… Carmen est en effet une gitane aux mœurs tout à fait libres, qui choisit elle-même ses amants et dont les amours ne durent pas plus de six mois. Les hommes la dévorent du regard et il n’y a pas que sa beauté qui est insolente. Elle n’a pas la langue dans sa poche et n’hésite pas non plus à lacérer le visage d’une femme avec laquelle elle se bat au couteau, ou à briser les espoirs de mariage de la douce et réservée Micaela en séduisant Don José puis en l’abandonnant pour un autre.

Avec une distribution entièrement canadienne et une mise en scène signée du cinéaste Charles Binamé, Carmen, dans la salle Wilfrid-Pelletier, est un beau spectacle destiné à tous les publics. De superbes chœurs, certains avec des enfants bien guidés pour produire un joyeux chahut, des voix irréprochables, des costumes qui plongent le spectateur dans l’Espagne traditionnelle telle qu’on l’imagine à la fin du XIXe siècle, des chanteurs qui à l’occasion dansent et se battent en duel, de beaux éclairages qui font apparaitre des ombres immenses ou transforment le décor en une atmosphère mystérieuse… Les spectateurs chanceux d’être présents (la représentation est à guichets fermés) ne pourront qu’être satisfaits et repartir la tête pleine des airs si populaires que cette œuvre comporte.

Autour de Carmen, le ténor Antoine Bélanger et le baryton Christopher Dunham font de très bons Don José et Escamillo. La voix de soprano de France Bellemare, dans le rôle de Micaëla, est superbe, particulièrement dans le solo qui lui est réservé au début de la deuxième partie. La soprano Krista de Silva est aussi une très belle Carmen et sa voix très agréable.

Son corps et sa chevelure noire et abondante sont conformes à ce qu’on imagine pour la gitane, mais elle reste très sobre dans sa séduction et ne roule même plus les cigares sur sa cuisse dénudée. Le travail des cigarières dans la manufacture de tabac est totalement évacué de l’œuvre. Les contrebandiers semblent très sympathiques. Et la Carmencita n’a rien de sulfureux ou de diabolique. Elle accepte son destin comme s’il était le résultat naturel de « ses mauvaises actions ».

Reste le meurtre sur scène avec l’immense ceinture rouge de l’ouverture qui se transforme en un symbole de son sang inscrit dans le ciel. Si visuellement, le résultat est beau, on repart un peu avec l’impression qu’on nous fait la morale.

Du coup, cette version de Carmen, si elle est réussie visuellement et musicalement, ne sera pas inoubliable, même si, dans l’ensemble rien ne peut lui être reproché.

Carmen, à l’opéra de Montréal, salle Wilfrid-Pelletier, du 4 au 13 mai 2019


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À propos du journaliste

Sophie Jama

Anthropologue, écrivaine, journaliste

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