Us, à la frontière du mal

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D’abord connu en duo et surtout comme comédien, Jordan Peele revient peu de temps après son premier Oscar pour chambouler les codes, les conventions et les clichés du septième art, histoire de livrer un nouveau « cauchemar » qui amuse beaucoup, tout en reflétant notre réalité de la manière la plus tordue qu’il soit. Nul doute, Us l’impose à nouveau comme un cinéaste foncièrement post-moderne, mais hautement fascinant.

Démultipliant encore plus les métaphores de façon pas tellement subtile, Peele s’élance à partir d’un concept intéressant et très cinématographique: le double.

À des fins horrifiques, ce procédé miroir est ici utilisé pour exprimer que nous sommes notre pire ennemi. Simple, mais efficace. Mieux, l’excellent titre lui permet également de ramener directement l’ensemble aux United States, qui deviennent rapidement sa cible principale, critiquant sa grossièreté avec véhémence et laissant cette fois le racisme à l’arrière-plan.

Certes, on déjoue beaucoup de codes avec des personnages forts et des personnages féminins remarquables et nuancés, tout en laissant la part belle aux Noirs, qui trônent au-dessus des autres, en laissant cette fois les Blancs mourir en premier. Sauf que cette petite jouissance n’est que la pointe de l’iceberg de la créativité sans fin du cinéaste qui, d’une certaine manière, offre plus d’un film en un.

L’oeuvre s’avère en effet rapidement bien plus qu’une variation complexe aux films d’invasion de domicile ou de vacances en famille qui tournent mal.

Mieux, la production jouit encore d’une distribution de grande qualité où triomphe la déjà très brillante Lupita Nyong’o. Pour l’épauler, Winston Duke est décidément très amusant en bouffon de service et certainement plus supportable que Lil Rel Howery, qui en faisait des tonnes dans le film précédent du réalisateur, alors que les jeunes Shahadi Wright Joseph et Evan Alex en imposent significativement. L’unique Elisabeth Moss vient couronner le tout en rappelant l’étendue sans fin de son talent tout en renouant avec le concept du double-rôle comme elle l’avait exploité dans l’excellent et trop peu vu The One I Love.

Quoiqu’un brin moins significatif que son décoiffant Get Out, Us démontre toutefois une maîtrise encore plus remarquable au niveau de la mise en scène et une expérience encore plus accomplie et amusante. Si Michael Abels s’auto-référence du côté de la trame sonore, l’arrivée de Mike Gioulakis à la direction photo, collaborateur de David Robert Mitchell, permet un visuel tout simplement remarquable apportant des compositions d’images qui émerveillent tout comme des jeux de lumières et de miroir qui enrichissent beaucoup l’univers du film. Le montage de Nicholas Monsour aide également grandement au rythme et à la fluidité électrisante de l’ensemble.

Là où le bât blesse, tout comme dans le film précédent, c’est du côté de l’écriture, surtout dans son dernier acte, son dénouement et dans tout l’aspect explicatif de la chose. Certes il y a des répliques succulentes et les idées coulent à flot, mais elles ne s’emboîtent pas toujours avec la même efficacité et la mythologie, au final, bien que précise, n’arrive pas à se justifier avec autant d’assurance que d’autres classiques de l’horreur auxquels le film ne manque pas de faire référence directement ou indirectement.

De fait, si une fois embarqué dans l’action on est littéralement transporté dans une montagne russe de revirements délirants, le long-métrage construit trop d’attentes pour ce qu’il offre au final. S’apparentant davantage au cinéma de Shyamalan, on nous sert des explications si tarabiscotés qu’on ne les digère pas aussi bien qu’on le souhaiterait et le dernier acte a pratiquement la prétention d’un Lars Von Trier avec tout son symbolisme exhibé à gros traits. De plus, si l’on s’attarde trop à l’histoire, les trous apparaissent et le sens en prend pour son rhume chaque fois qu’on passe un peu trop de temps à y réfléchir.

Bien sûr, la réalisation continue d’assurer, et il y a l’inclusion inattendue d’un segment de danse particulièrement inventif qu’Aronofsky n’aurait pas renié, mais les révélations sont au final beaucoup plus prévisibles qu’on l’aurait souhaité et la fin, sans mauvais jeu de mots, après tout ce qu’il nous a mis en bouche avec satisfaction, nous laisse décidément sur notre faim. Surtout que la conclusion n’est pas sans rappeler le manque de saveur que la majorité des films d’horreur récents nous ont offert, de Life à Alien: Covenant.

Il ne faut toutefois pas se priver. En multipliant les genres auquel il peut s’identifier, Us est un divertissement de grand calibre qui a beaucoup d’intelligence à offrir et qui a certainement les ambitions nécessaires pour s’éloigner catégoriquement des films à formule qu’on nous sert à outrance. On regrette seulement que toute cette audace ne sert pas une finale aussi réussie que le reste et qu’on finit par y trouver un manque de finition. Reste alors une deuxième proposition très prometteuse pour un cinéaste qu’on continue de suivre avec énormément de plaisir.

7/10

Us prend l’affiche en salles ce vendredi 22 mars.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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