« Lignes de fuite » pour une génération blasée

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Au Théâtre d’Aujourd’hui, l’auteure Catherine Chabot propose Lignes de fuite, une pièce où se télescopent luttes linguistiques, sociales, géographiques et financières.

Une soirée entre amis: on danse, on boit, on mange, on rigole. Les hommes parlent de cuisine, les femmes de vêtements et de maquillages. C’est Zora qui reçoit dans son luxueux condo. Elle travaille dans la finance et vit en couple avec Olie, une artiste anglophone. Les deux couples invités sont Raphaëlle, une avocate qui vit avec Jérôme depuis dix ans, et Gabrielle, journaliste à Radio-Canada qui est avec Louis, son chum enseignant à l’université.

À part Olie, tous les autres se connaissent depuis l’école secondaire et ont mille souvenirs en commun. Ils se revoient de temps en temps, mais il n’est pas sûr qu’ils s’apprécient tant que ça. À présent dans la trentaine, ils ont suivi des chemins différents pour leurs études, leurs universités, leurs lieux de vie. Les professions qu’ils occupent leur offrent désormais plus ou moins de moyens, avec toutes les idées qui vont avec.

Le décor de ce condo vaste et bien meublé est très beau, et est uniquement perturbé par les râles de Frida, un vieux chien presque aveugle jouant le rôle du bébé de Zora et d’Olie.

Le couple de lesbiennes passe la soirée à s’embrasser devant les autres un peu gênés. On se remémore des souvenirs croustillants, on parle de politique. Des tensions se font sentir entre ceux qui vivent à Montréal ou à Québec, entre les Québécois et la Canadienne anglophone, entre ceux dont la profession leur rapporte des salaires confortables et Louis qui, avec son maigre salaire de chargé de cours à l’Université, se plaint de l’embourgeoisement de son quartier…

Mais c’est l’annonce de la possible grossesse de Raphaëlle qui va produire le tournant décisif de la soirée. Son chum, Jérôme, est aux anges, mais elle, pas vraiment.

Le texte de Catherine Chabot est riche, drôle, intelligent. L’action est rondement menée. Les acteurs incarnent impeccablement leurs personnages. Ils se ressemblent tous et n’ont pourtant rien en commun. Catherine Chabot présente une génération égoïste, peut-être trop gâtée et un plutôt blasée; ne sachant pas cerner ses désirs, toujours en demande d’amour mais pas forcément prête à en offrir en échange et à accepter de modestement construire quelque chose.

Au fil de l’action, les langues se délient. Chacun y va de sa jalousie, de son ressentiment vis-à-vis de son existence finalement médiocre, et, du fait d’un réveil pour l’occasion de vieilles rivalités et rancunes, en attribuant toujours aux autres ses manquements et son insatisfaction personnelle.

Lignes de fuite, du 12 mars au 6 avril 2019 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.


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À propos du journaliste

Sophie Jama

Anthropologue, écrivaine, journaliste

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