Ariane Moffatt – Petites mains précieuses: à chaque douceur ses bienfaits

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Le magnifique Point de mire tiré de son tout autant épatant Aquanaute aura bientôt près de vingt ans, sauf qu’avec Petites mains précieuses, son sixième album original, Ariane Moffatt pourrait difficilement sembler plus épanouie, libre et en possession de ses moyens, déclinant une nouvelle variation éclectique de ses déboires romantiques et mélancoliques.

Après plusieurs concepts de concerts, des albums de remix, des reprises de tous genres, des participations télévisuelles en tant que coach ou compositrice, des collaborations avec des entreprises comme le Cirque du Soleil et on en passe, on pourrait croire qu’Ariane Moffatt a atteint sa propre saturation. Et si la crainte de ne plus savoir quoi dire ou ne plus trouver comment créer ou même se réinventer est véritable chez l’auteure-compositeure-productrice-réalisatrice-interprète (et on en passe), difficile de dire qu’elle a poussé sa dernière note alors qu’elle a officiellement agrandi sa palette pour un amour, son thème de prédilection, qui n’est plus seulement romantique, mais également maternel comme le titre de son album le suggère directement.

Certes, il serait plausible d’avoir peur de l’entendre louanger les bienfaits de la maternité durant les dix pièces de son album. Bien sûr, cela ne serait tout de même pas si terrifiant comme on sait qu’elle aurait le doigté nécessaire pour rendre cela d’une admirable fluidité. Sauf que l’objet offert à nos oreilles appartient bel et bien à la discographie de l’artiste, alors qu’on retrouve les sonorités riches, multiples et variés qu’elle a su ajouter à son répertoire au fil de ses albums, tout comme sa plume mystérieusement poétique. Bon, certaines images n’ont peut-être pas la force évocatrice de ce qu’elle a déjà su nous livrer (Poussière d’ange, Le cœur dans la tête, Miami, pour ne nommer que ces chansons-là), sauf que sa capacité à pondre des airs qui séduit rapidement nos oreilles n’a certainement pas disparu.

Ses observations sont plus franches, plus directes, moins oniriques. Cette fois, ses conseils ne sont pas seulement pour elle-même, mais aussi pour les petits cœurs et les grands coeurs qui battent à ces côtés, ceux qu’elle a envie de border et de protéger. Après avoir indirectement maîtrisé les quatre éléments avec ses premiers albums (l’eau d’Aquanaute, la terre de Le cœur dans la tête, l’air de Tous les sens et le feu de M.A.), elle est désormais mère nature, totale et entière, qui prend les devants pour sa satisfaction, s’attaquant aux façades et aux croyances du quotidien, ces incertitudes qui l’ont toujours titillée, qu’elle a envie une fois pour toutes de s’expliquer ou de démystifier, à défaut de ne pas avoir encore de réponses à ses questions.

La pochette de l'album

La pochette de l’album

Et si son appréciation grandissante pour ce qui bouge se fait encore entendre ici et là (essayez de résister aux envolées dansantes de La statue), on regrette un peu la sagesse dont elle fait preuve dans la majorité des pièces qui n’évoluent pas assez à notre goût, restant trop souvent emprisonnées dans les balises dans lesquelles elles débutent. Pas beaucoup de jams imprévus, de détours détonants ou d’avenues inattendues alors qu’on reste en territoire bien lisse et connu face à un album qui s’essouffle lentement, mais sûrement au fil des pièces, laissant probablement plus de possibilités lorsqu’elle les libérera sur scène. On lui connait après tout son énergie incomparable qu’on aurait aimé retrouver davantage dans les enregistrements.

Bien sûr, Ariane Moffatt sait encore admirablement comment débuter et clore un album. Du souffle pour deux accroche et envoûte dès ses premières secondes et son appréciation est exponentielle au nombre d’écoutes, s’avérant bien plus que la pièce accompagnant la finale de la télésérie Les Simone, alors que La main est un choix judicieux pour hanter la fin de notre écoute avec de la beauté véritable et déchirante, créant une certaine boucle inespérée avec sa pièce d’ouverture. Mais l’émotion, tout de même palpable ici et là quand elle scande « j’ai du souffle si tu le veux » ou qu’elle répète comme une promesse « serre-là encore »,  manque.

Celle-là même qui fait qu’on ne s’est toujours pas remis du choc de son deuxième album, tout comme de cette richesse douce-amère qui finissait toujours par nous noyer avec bonheur de son amour et de ses bons-sentiments.

La fragilité est pourtant encore présente dans chaque recoin. Pour toi a beau s’évader vers le disco et ses dérives tout autant rythmées, les paroles cachent beaucoup plus d’angoisses qu’on pourrait se l’avouer et si ONO continue de lui montrer une aisance aussi impressionnante dans le bilinguisme ou dans la langue de Shakespeare même si ce n’est que pour quelques lignes, on n’atteint tout de même pas l’excellence de sa reprise de Imparfait, la sincérité de Bien dans rien ou la légèreté aérienne de son Rules of Legal Love en terme de sensibilité émotionnelle.

Il en va de même pour la folie, moins prononcée, plus subtile. Pas de Jeudi, 17 mai ou de La pluie et le beau temps. Il faut au contraire ouvrir les oreilles pour l’entendre insérer au passage de N’attends pas mon sourire le « on ne change pas c’est toujours pareil » du refrain de son irrésistible Les apparences. Sauf que ces subtilités sont sages face aux ambitions qu’on lui connaît.

Dénué d’un concept comme tous ses albums récents, divaguant peu importe où sa créativité la mène ou celle de Philippe Brault à qui l’on doit sûrement tous ces beaux accords de cordes (une amitié de longue date qui a finalement pris la forme d’une collaboration avec son aide à la réalisation), Petites mains précieuses n’en demeure pas moins une autre exploration riche et musicalement mouvementé de son savoir-faire, multipliant avec un plaisir évident les sonorités, les instruments et les directions dans lesquelles elle transporte avec assurance nos oreilles. Un disque délicat où Ariane Moffatt semble se mettre plus à nue que jamais. Celle qui a pourtant étalé tous ses amours et ses cœurs pétillants ou brisés dans ses œuvres précédentes, a finalement eu envie de nous faire du bien et de nous bercer, et, entre de telles mains précieuses, on ne peut que succomber.

7/10

Petites mains précieuses est disponible via Simone Records depuis le 19 octobre dernier.

Ariane Moffatt est en spectacle ce vendredi 22 février au M Telus de Montréal. Sa tournée se poursuit par la suite un peu partout au Québec, alors que la liste complète des dates et des salles est disponible sur son site officiel: www.arianemoffatt.com


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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