Todos Lo Saben (Everybody Knows): dans le confort du silence

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Cinéaste iranien d’influence et de réputation mondiale, Asghar Farhadi est de retour après avoir fait remporter à son pays d’origine l’Oscar du meilleur film en langue étrangère pour une deuxième fois en moins d’une décennie. Choix politique oblige, néanmoins, il est épatant de le voir essayer de se renouveler en s’intéressant à la culture latine, en s’éloignant de ses territoires, mais certainement pas de ses thématiques avec le très émotionnel Todos Lo Saben.

Cela dit, il est risqué pour un cinéaste de s’approprier à part entière une autre culture, voire une autre réalité. S’il n’avait pas produit le bouleversant Le passé, il gardait quand même un attachement à l’Iran, via Ali Mosaffa notamment, alors qu’ici, bien qu’il endosse en totalité l’écriture et la réalisation, il conserve un point de vue intrusif dans le quotidien d’une famille espagnole.

On ne cachera pas que cette œuvre servira d’abord et avant tout de vitrine. L’équivalent espagnol d’un blockbuster hollywoodien où il réunit à l’écran le couple de ville composé de Javier Bardem et Penélope Cruz (dont la complicité est évidemment d’un naturel désarmant), mais également d’un distribution de prestige qui inclut aussi Ricardo Darín, ainsi qu’une équipe technique qui va piger chez de nombreux collaborateurs récurrents de Almodóvar. Et s’il lui a également emprunté sa muse, il ne cache pas non plus une tendance plus prononcée à se rapprocher des mélodrames et du ridicule plus ou moins absurde et volontaire des telenovelas.

Dieu merci, toutefois, l’approche nuancée de son écriture et l’humanité de sa réalisation permettent une intensité de jeu qui ramène rapidement le long-métrage dans la filmographie du cinéaste, alors qu’on lui reconnaît tous les tics et les éclairs de génie qui le caractérisent, en passant par les engueulades, les argumentations et les déboires familiaux complexes et nuancés qu’on l’a vu nous ressasser et nous réinventer d’œuvre en œuvre.

C’est là qu’il est possible d’y voir la différence entre un créateur dévoué (à ses principes) et un simplement motivé par les réactions qu’il pourrait provoquer, comme c’était le cas avec le risible Life Itself de Dan Fogelman, qui jouait aussi sur les continents, les luttes des classes, les fantômes du passé et on en passe sans jamais passer le stade crucial de la crédibilité.

L’affiche du film

Une oeuvre au sein d’un parcours impressionnant

Certes, on est loin d’y retrouver l’œuvre la plus forte de Farhadi, lui qui a après tout livré le chef-d’œuvre Jodaeiye Nader az Simin (Une séparation) dont on ne s’est toujours pas remis, et son aisance est aussi maladroite que nous en tant que spectateur, du moins dans les débuts du film.

Il lui faut chercher ses repères, mettre en place ses variables et même sa finale ne cache pas les métaphores peu subtiles qu’il étale dès le départ avec ses réflexions sur le temps qui passe ou encore la capacité ou l’incapacité de « nettoyer » ses péchés. C’est après tout son film le plus long en carrière et on ne peut pas cacher que le film divague entre essayer d’être un film du cinéaste camouflé en long-métrage espagnol ou un film espagnol sous le mentorat du cinéaste.

Néanmoins, une fois son environnement bien installé, voilà que le réalisateur développe un suspense dramatique d’une fascinante intensité, comme lui seul en a le secret, s’appropriant avec doigté le thème éprouvé des kidnappings d’enfants. Avec de savants revirements et des interprètes dévoués, le doute est inscrit dans chaque recoin et le film doit énormément à Cruz qui n’a pas peur de livrer tout ce qu’elle a dans le ventre pour tout impressionner au passage.

Les soupçons et les accusations fusent de partout et l’œuvre ajoute toujours une nouvelle couche de complexité, fidèle aux observations toujours très riches et puissantes du créateur. On ne peut cacher toutefois que le dernier tournant, alors qu’il offre une résolution un peu surprenante face à ses habitudes plus nébuleuses, empêche probablement le tout de s’avérer aussi évocateur et hantant que comme les œuvres du cinéaste le sont d’ordre général. En prenant ainsi parti et en suggérant une part de blâme sans pour autant la concrétiser histoire de rester dans ses teintes de gris typiques, la proposition est plus prononcée et moins nuancée.

Bien sûr, il y en a encore pour des heures à analyser et théoriser sur la vraie définition du pouvoir et de la richesse et ainsi peser les pour et les contres sur les torts et les raisons, tout comme des déraisons, mais les terrains familiers de Farhadi chavirent sans pour autant bouleverser.

Todos Lo Saben est donc un autre fascinant pilier dans une filmographie d’une immense richesse. La démonstration experte d’un homme en bonne possession de ses moyens même en terres inhabituelles. Une bonne façon de se sustenter en attendant de le voir retrouver son meilleur génie face à ce qu’il connaît le mieux. Après tout, il avait repoussé ce film-ci pour se permettre une nouvelle escale chez-lui avec le magnifique et supérieur Forushande. Comme quoi on fait toujours mieux quand on sait exactement de quoi on parle.

7/10

Todos Lo Saben (Everybody Knows) prend l’affiche en salles ce vendredi 22 février.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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