Théâtre – Les Coleman-Millaire-Fortin-Campbell, quelle famille!

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Les Coleman-Millaire-Fortin-Campbell, jouée à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pellier, est adaptée de la pièce de théâtre La omisión de la familia Coleman de l’Argentin Claudio Tolcachir, qui a voulu dépeindre le portrait des familles pauvres obligées de se regrouper dans un logement afin de limiter leurs dépenses.

Imaginez le pilier de la maisonnée, une Mamie joyeuse, allumée et très drôle, le ciment aimant qui assure un semblant de cohésion entre les différents éléments de la famille; une mère inadéquate, source des conflits (Loulou Fortin) et quatre enfants. Les jumeaux: Gabi, la responsable, et Dave, le bum alcoolique et kleptomane (deux enfants Miller issus d’un même père), puis Mario le déficient sans filtre, et Véro, l’aînée (deux enfants issus d’un autre père, mais qui ne portent pas le même nom (un Coleman et une Campbell).

Tout ce beau monde vit sous le même toit, sauf l’aînée Véro, séparée du clan à sa jeunesse pour vivre avec son père. C’est la seule d’ailleurs qui a réussi: grosse maison, grosse carrière, gros portefeuille, grosse voiture avec chauffeur privé, la seule qui ne cadre pas dans cette famille dysfonctionnelle qu’elle fuit comme la peste par peur d’être contaminée par un mode de vie pourri. Ce sont les Coleman-Millaire-Fortin-Campbell.

Dans un (trop petit) appartement miteux et sans eau chaude, on se chamaille, on se bataille, on s’invective, on hurle, on se boude, on s’inquiète, on tente tant bien que mal de survivre à une pauvreté qui gangrène. Coincés dans un étau paralysant, on cherche quelques parcelles de bonheur, on s’aime mal, mais inconditionnellement… jusqu’au jour où la matriarche, très malade, doit être hospitalisée.

C’est à partir de ce moment que tout s’effondre, tant au sens propre que figuré. L’impressionnant changement de décor entre l’appartement et l’hôpital devient alors un élément majeur qui secouera violemment la cellule. Comment survivraient les composantes si Mamie devait mourir? C’est alors que tout le génie de la pièce se déploie. En moins de 90 minutes, on sent toute l’étendue du malheur, mais aussi du bonheur de cette famille tricotée serrée, sans moyens pour faire face à la vie.

Transposer la pauvreté

Le dramaturge avait envie de faire sentir cette promiscuité désagréable au public. Ainsi, la première représentation argentine de la pièce s’est tenue dans un appartement de Buenos Aires, confinant le public dans un espace très restreint. Le metteur en scène de l’adaptation québécoise, Louis-Karl Tremblay, avait envie de garder cette même proximité entre les comédiens et le public. Personnages nombreux et omniprésents, scène trop petite, rythme effréné des répliques, public trop près, disposé pour l’occasion en U afin d’accentuer la promiscuité dérangeante. L’effet est réussi. La scénographie est intelligente et efficace, sans artifices inutiles.

Autres aspects remarquables: le jeu irréprochable de tous les comédiens qui livrent brillamment le texte adapté par Catherine Beauchemin (qui incarne Véro), dont les mots actuels, féroces et drôles arrachent rires et larmes.

Malgré leurs tares, les membres de la famille sont très attachants: on aime la bienveillance de Mamie Lucie (Muriel Dutil), on salue la force de Gabi (Kariane Héroux-Danis) ou la résilience de Dave (Daniel D’Amours), on sursaute (et on rit ferme) à chaque énormité lancée par Mario (Simon Landry-Désy), on s’attendrit devant Loulou (Louise Cardinal) tantôt insouciante, tantôt en pleine détresse, on s’étonne de l’implacabilité (nécessaire) de Véro (Catherine Beauchemin). Bref, on finit par éprouver une grande tendresse pour ce clan plus qu’imparfait. Deux autres personnages se greffent à l’histoire : un médecin (Luc Chandonnet) compatissant, mais déstabilisé par cette fratrie atypique, et le chauffeur privé de Véro, Henri (Oliver Turcotte), d’abord étonné de la dynamique familiale, ensuite envieux de l’amour pur qui circule dans la bulle des Coleman-Millaire-Fortin-Campbell. « Vous avez une famille magnifique! » clamera-t-il. En effet.

Mariant moments violents et émouvants, répliques grinçantes et attendrissantes, la pièce se veut une autopsie mordante de la famille dysfonctionnelle « typique », qui survit dans un chaos où l’équilibre ne tient qu’à un fil. Quoi qu’il en soit, l’amour filial, la candeur et l’espoir féroce de jours meilleurs des C-M-F-C charmeront quiconque voudra bien entrer dans leur cocon familial.

Du 22 janvier au 9 février, à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier.


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