Une colonie: quand j’étais personne

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Une colonie est excellent. Il n’est ni extraordinaire, transcendant ou révolutionnaire. Il n’en demeure pas moins remarquable et, surtout, porté par la performance immense de la non pas moins fascinante Émilie Bierre.

Les films sur l’adolescence n’ont pas la cote, bien qu’ils occupent une part importante du 7e art. Ils sont plutôt essentiels. Non seulement aident-ils à passer des messages nécessaires, mais ils aident également les jeunes et les moins jeunes à faire la part des choses et à essayer de se rappeler le lourd pas qu’il y a à faire entre le monde de l’enfance (qu’on n’a jamais vraiment l’impression d’avoir quitté) et le monde adulte (auquel on ne semble jamais vraiment appartenir).

Si, parfois, certaines productions tendent beaucoup trop vers un public naïf sans véritable volonté de porter une réflexion pertinente autre que de divertir un public de l’âge qu’il dépeint à l’écran (Dieu merci, l’époque où des acteurs plus âgés s’amusaient à jouer les jeunots et les ados semble de plus en plus révolue), on a eu droit dans la dernière décennie à quelque chose de beaucoup plus près des débuts de l’intérêt pour l’adolescence et non pas juste des jeunes adultes (puisque différence, oui, il y a). Comme quoi la réponse plus moderne au cinéma de John Hughes s’est fait entendre par le biais d’un cinéma beaucoup plus indie voire indépendant, donnant droit à des films aussi essentiels que Me and Earl and the Dying GirlThe Spectacular Now ou, bien sûr, plus récemment, Lady Bird et l’exceptionnel Eighth Grade.

Le très touchant Une colonie qui nous intéresse ici est très près de ce dernier exemple, face à un milieu rural qui rêve de la grande ville et de la culture et la technologie qui se colle à ces idéaux, sans vraiment parvenir à atteindre la notoriété nécessaire pour cadrer dans les balises prédéfinies de la société.

Encore bien inspirée par son expérience documentaire, Geneviève Dulude-De Celles se trouve en maîtrise beaucoup plus significative et beaucoup moins prévisible et conventionnelle que dans son sympathique, mais plus inconséquent Bienvenue à F.L. Se rapprochant davantage du cinéma d’Andrea Arnold avec des échos ici et là autant à Fish Tank que American Honey, lorsqu’elle ne semble pas offrir un Mean Girls beaucoup moins grand public, la cinéaste tisse un portrait sensible et honnête d’une jeune fille en quête de soi-même.

Sans éviter certains passages obligés (popularité, solitude, danse d’école, party de sous-sol, beuverie et compagnie), le long-métrage a tout de même droit à des directions qui lui sont propres que ce soit la vie de région, la proximité d’une réserve autochtone, les élans de carrières distinctifs des parents et on en passe face à ce bouleversement obligé du passage de l’école primaire à l’école secondaire.

Et si Dulude-De Celles s’entoure magnifiquement, elle ne laisse jamais ses collaborateurs l’emporter sur son instinct ou entraver sa vision précise et distincte, bien au contraire. Bien sûr, de refaire appel à Léna Mill-Reuillard et Étienne Roussy à l’image aide certainement à rendre cela visuellement plus intéressant, alors que les mélodies de Mathieu Charbonneau aident à rythmer le montage expert du toujours excellent Stéphane Lafleur. Ce dernier vient tout juste de faire vibrer les états d’âme d’un autre type d’adolescente de région dans La disparition des lucioles de Sébastien Pilote, après sa propre Nicole, mais au final, après l’assurance d’écriture et de mise en scène de la cinéaste, c’est surtout le cœur de la protagoniste qui bat au plus fort.

Certes, donner la réplique à Robin Aubert et Noémie Godin-Vigneau aide à rétablir un certain équilibre face à la plus agaçante Irlande Côté dans le rôle de la jeune Camille, mais l’incroyable Émilie Bierre, dans le rôle discret de Mylia, trace sa propre voie et continue d’épater et de confirmer le talent qui nous a marqués encore et encore. Celui-ci est plus qu’évident dans plusieurs de ses collaborations, depuis Catimini jusqu’aux Beaux malaises, en passant par Lâcher prise (dont elle a récemment quitté le projet, faute de temps) et tant d’autres apparitions sur les différents écrans, les petits comme les grands.

Envahie d’un naturel fragile et nuancé, elle incarne à fleur de peau ce personnage aussi immense que minuscule d’une petite fille en quête de repères face à un monde qui ne lui donne aucune véritable direction. C’est avec émotion et sensibilité qu’on la suit de gauche à droite, incertain des répercussions de ses choix, et qu’on vibre avec elle entre craintes, réussites et défaites. Avec brio, elle incarne l’incertitude même de l’adolescence et sans elle, le film ne serait certainement pas la même réussite, tout comme cette fin, a priori convenue et kitsch n’aurait définitivement pas la même charge aussi débordante d’émotions.

C’est donc ainsi, avec délicatesse et humilité, que le portrait effectué tout en simplicité foudroie et épate par l’assurance qui se dégage de la production, permettant de se tenir bien droit quand ses sujets ont seulement envie de disparaître, prisonniers de leur propre cadre, un peu comme de cette vie qui nous a vu naître et qui nous laisse s’émanciper entre douleur et liberté.

8/10

Une colonie prend l’affiche en salles ce vendredi 1er février.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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