The House that Jack Built: cet endroit où je fuis

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On serait porté à croire que The House that Jack Built, le plus récent film de Lars Von Trier, fut victime du mauvais sort, avec une distribution limitée au numérique après un bref passage dans les festivals et seulement deux soirs de projection dans certains cinémas. À la vue du film, toutefois, on comprendra que l’on n’a pas voulu faire subir ce supplice à un grand nombre de gens. Le plus récent long-métrage de l’un des enfants terribles du septième art représente en effet sans mal la plus grande démonstration de son abdication.

https://www.youtube.com/watch?v=BYF2tfdD1fA

La provocation, qu’elle soit facile ou réfléchie, a toujours été centrale dans l’art de Lars Von Trier. Et s’il est difficile de ne pas lui attribuer plusieurs moments de grâce dans la réflexion de ses déviances et ses tourments (son exploration de la dépression frôlait et côtoyait constamment le sublime dans Melancholia),lui qui est passé du Dogme 95 à une esthétisation maladive de ses univers, on ne l’a jamais vu aussi déterminé à satisfaire son obsession pour la destruction, si ce n’est l’autodestruction.Tant mieux, alors, puisqu’avec une œuvre qui se veut clairement méta, après avoir détruit la Terre, rien de moins, le voilà prêt à se saboter à part entière.

Le pire, d’ailleurs, dans une œuvre qui donne si facilement dans la provocation de premier niveau qu’elle en devient risiblement pathétique, c’est que la violence gratuite est loin d’être le plus grand problème de la proposition, bien que faisant partie intégrante de ses désagréments.

Sur le fond, il y a place à l’amusement. La distribution est comme toujours invitante et plusieurs idées ne sont pas entièrement négligeables. Certes, on a exploré la psyché des meurtriers et des tueurs en série à de nombreuses reprises, mais l’intérêt demeure (puisque le genre continue indubitablement à se démultiplier), et ce n’est pas inintéressant de voir Matt Dillon faire des pieds et des mains pour mener ses pulsions à terme face aux obstacles qui se mettent sur sa route, incluant ses tiques et son obsession de la propreté.

Le grand hic demeure évidemment dans l’exécution. Il devient vite clair que la prémisse n’est rien d’autre qu’une supercherie et, si pendant un bon moment on espère que l’ensemble ne deviendra pas ce que l’on imagine, on comprend rapidement que le protagoniste est l’alter ego du cinéaste et que tout le long-métrage est utilisé comme un mea culpa pitoyable. La dernière fois que Von Trier avait fait parler de lui, c’était lors du scandale de Cannes, après tout, et son retour sur la croisette était l’endroit tout désigné pour offrir « ses excuses ».

La prétention désillusionnée de l’homme prend toutefois toute la place. En tentant de se justifier minute après minute (l’œuvre dure 152 insupportables minutes), en prétendant comparer son travail à la méticulosité des plus grandes œuvres d’art, en jouant d’insistance et de répétition comme il l’a si souvent fait et,pire que tout, en utilisant sa propre filmographie pour justifier ses actes les plus atroces, l’exercice devient rapidement la plus grande farce involontaire de l’année. C’est d’autant plus insultant de le voir tenter de nier sa misogynie soupçonnée qui n’en paraît que plus claire avec la majorité des scènes du film.

Ainsi, la forme et la technique appartiennent clairement à un film de Lars Von Trier. Le cinéma bricolé se retrouve dans chaque recoin et on priorise constamment le désir de la valeur artistique plutôt que grand public. Sauf qu’au niveau de l’écriture, les tourments du créateur s’exhibent sous leurs facettes la plus hideuse et on retrouve difficilement ce qu’on y avait tant aimé dans le passé, nous poussant à violemment reconsidérer si ce n’est pas nous qui l’avons apprécié, défendu et encensé à tort auparavant.

C’est d’autant plus absurdement désolant de le voir nous amener dans les profondeurs (littéralement) de son esprit dans un dernier acte qui s’étire plus incompréhensiblement que jamais, le poussant à mêler mythologie, art, histoire et création dans un tourbillon de niaiseries qu’on n’a tout simplement plus la force d’endurer, rendus aussi loin dans les méandres de ce ratage.

The House that Jack Built est donc une horreur, non pas dans le sens film horrifique qui sied bien au genre, mais bien dans le sens de l’abomination, comme d’un produit qui n’aurait jamais dû être approuvé, secondé, supporté, ni même voir le jour.Enveloppé d’un narcissisme aussi gênant qu’abasourdissant, il évoque ici les caprices impardonnables d’un génie autoproclamé qui s’est fait carrément enrober par sa folie assurée. À fuir de toute urgence ou simplement à voir pour le croire, pour qui a la patience et les nerfs assez solides.

4/10

The House that Jack Built prend l’affiche exclusivement en vidéo sur demande et sur Itunes dès le 14 décembre prochain.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

Un commentaire

  1. Pingback: The House with a Clock in Its Walls, ou l’horreur pour tous

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