« Les beaux dimanches » rajeunis à La Chapelle

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Lorsqu’en 1965, la pièce de Marcel Dubé Les beaux dimanches fut montée sur les scènes théâtrales de Montréal et d’ailleurs au Québec, c’est le discours politique de l’un des protagonistes qui apparut comme le passage le plus fort. Cinquante ans plus tard, la pièce est présentée au théâtre La Chapelle à Montréal avec de tous jeunes acteurs, bien plus jeunes que les personnages qu’ils incarnent. Cela change la perspective de cette pièce particulièrement riche, et ce de manière fort intéressante.

En entrevue sur Radio-Canada en 1989, Marcel Dubé déclarait qu’en plus de l’explication personnelle qu’il voulait offrir au public des violences nationalistes, il avait essayé de montrer le désœuvrement de la classe bourgeoise, son côté blasé et finalement malheureux.

Dans sa belle maison de banlieue, Élisabeth s’ennuie. Ce dimanche matin, Étienne, son mari a la gueule de bois, car la soirée de la veille a été encore très arrosée, avec toujours les mêmes amis, des tentatives plus ou moins abouties de chassé-croisé amoureux entre les couples, la bière, les discussions creuses, le vide qu’on essaie de combler, mais avec du rien.

Ce sont encore les mêmes qui vont revenir dans l’après-midi de ce beau dimanche d’été, contre l’avis d’Élisabeth, ce qui suscite une nouvelle bonne raison de se disputer dans le couple. Claudia la fille de 18 ans a découché. Ses parents n’arrivent plus à communiquer avec elle. Ils ne se comprennent pas. Et au fond, personne ne comprend personne ni ne se sent compris. Dans ces microcosmes familiaux et amicaux,on passe son temps à tuer le temps, et si ce ne sont pas des disputes, c’est du rien qui s’échange.

Les onze jeunes acteurs du collectif Quatorze18 incarnent les onze personnages de la pièce de Dubé, mais en conservant leurs prénoms. Mise en scène par Christian Lapointe avec les finissants de l’École nationale de théâtre, la pièce se déroule dans une quasi-absence de décors, mais avec une gestuelle précise et codifiée qui s’ajoute aux mots comme un langage des signes. Le dernier tiers de la pièce est vraiment original, puisqu’on assiste à une partie du film qui sortit en 1974 et qui est doublée en direct par les acteurs du collectif.

Aujourd’hui, c’est comme si ces jeunes acteurs incarnaient la génération de leurs grands-parents. Les problèmes que pointe Dubé ont-ils vraiment changé en cinq décennies? Si les moyens de communication se sont techniquement perfectionnés, la problématique des relations humaines est toujours identique. Certains penseront qu’elle s’est encore détériorée. Ce qui est sûr, c’est que le gouffre de compréhension entre les générations (parents-enfants) et au sein des couples n’est ni une question politique ni l’apanage de la bourgeoisie.

Elle est aggravée non par l’abondance de biens, mais par la perte de désirs, la croyance selon laquelle il faut combler les manques à tout prix pour que les problèmes disparaissent. Les problèmes ne disparaîtront jamais entre deux humains qui cherchent chacun sa part d’amour. Le manque, lorsqu’il est comblé, risque au contraire de cruellement manquer pour susciter le désir.

En voyant ces tout jeunes acteurs talentueux incarner des situations censées appartenir à la génération de leurs grands-parents, je me suis dit qu’à l’époque où l’on parle tant de révolution par l’intelligence artificielle, il ne faudrait pas croire qu’avec les robots intelligents les questions fondamentales de l’existence perdront le moins du monde de leur actualité.

Les beaux dimanches, du 6 au 15 décembre 2018 au Théâtre La Chapelle.

Texte de Marcel Dubé, mise en scène Christian Lapointe, avec Félix-Antoine Cantin, Claudia Chillis-Rivard, Étienne Courville, Nadine Desjardins, Patrice Ducharme-Castonguay, Étienne Lou,Virginie Morin-Laporte, Jules Ronfard, Gabriel-Antoine Roy, Rosemarie Sabor, et Élisabeth Smith.

Informations: lachapelle.org/fr/programmation/les-beaux-dimanches


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À propos du journaliste

Sophie Jama

Anthropologue, écrivaine, journaliste

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