Règlement de comptes en couleurs dans Blindspotting

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VVS Films fait de plus en plus l’acquisition de petits bijoux du cinéma indépendant pour équilibrer leur lourde offre de blockbusters de série B. Dommage, toutefois, que Blindspotting ne profite pas du même traitement que la majorité de leurs autres titres et se perde un peu dans ledit catalogue, puisque cette proposition, désormais en DVD en langue originale seulement, méritait certainement mieux.

Immensément de son époque et essentiel dans l’air du temps, Blindspotting est un premier film fascinant et percutant que livre Carlos López Estrada. L’oeuvre ressasse le débat sur le racisme, plus que jamais pertinent dans l’Amérique actuelle. S’il rejoint la certaine tendance et ramène des thématiques qu’on avait notamment vues dans The Hate U Give, le film surprend par le ton qu’il laisse prédominer, à l’instar de Sorry to Bother You (les deux ont été tournés dans la même période dans la ville d’Oakland après tout), laissant l’humour et la comédie l’emporter plus souvent qu’autrement.

Cette bouffée de fraîcheur est immensément bien accueillie et permet de passer les thématiques plutôt lourdes avec aisance sans trop s’empêtrer de leçons de morale trop élevées ou soutenue, sauf peut-être dans le dernier tournant. Si l’on se serait passé de son troisième acte trop convenu, prévisible et surécrit, on apprécie néanmoins la justesse de plusieurs réflexions, la vivacité des dialogues et l’humanité des personnages. On est même allé chercher des noms issus de la comédie comme Wayne Knight, le fameux Newman de Seinfeld, et Jasmine Cephas Jones, qui avait amplement travaillé ses capacités plus « slap-stick » dans le splendide Mistress America de Noah Baumbach.

La pochette du coffret

Projet de cœur de Daveed Diggs et Rafael Casal, ceux-ci ont signé le scénario sur une période de près d’une décennie, en plus de produire le film et de s’offrir les deux rôles principaux, étant de véritables amis d’enfance dans la vraie vie. C’est peut-être l’un des éléments qui frappe le plus; si leur complicité est indéniable, leur talent n’est pas toujours au point, et leur proximité par rapport au matériel ne leur permet ironiquement pas d’en offrir nécessairement toujours le plein potentiel dramatique et narratif. Diggs est trop délicat pour qu’on croie entièrement tout ce qu’il doit représenter (on l’avait vu précédemment dans un rôle plus accessible dans Wonder) et Casal n’est décidément pas toujours le plus nuancé.

Heureusement, la réalisation a du panache et le montage a été confié à Gabriel Fleming, collaborateur régulier de Peter Berg, tout juste sorti du surprenant Patriot’s Day. Fleming s’amuse avec le rythme et l’énergie visuelle, notamment en usant souvent et savamment du split-screen. Ainsi, on se laisse aller dans cette histoire où un homme afro-américain au passé criminel doit tenter de passer au travers de ses derniers jours de probation sans problèmes, ce qui, surtout à notre époque, est beaucoup plus facile à dire qu’à faire, surtout considérant que son fidèle acolyte est une véritable bombe à retardement. De quoi certainement évoquer le Chien de garde de chez nous, tout en restant culturellement bien ancré dans la réalité de nos voisins du Sud.

Comme dit précédemment, si l’on apprécie que l’œuvre se soit rendue physiquement jusqu’à nous, puisque bien des cinéphiles ne l’ont certainement pas attrapé en salles, on regrette qu’il soit seulement disponible en version originale et que les seuls sous-titres disponibles soient en anglais. Le DVD est également démuni de tout supplément, alors que la version Blu-ray en fourmille, allant de deux pistes de commentaires audio jusqu’à plusieurs vignettes making of, et même des scènes supprimées.

Bordé d’une grande assurance dans sa durée et d’une férocité encore plus indéniable dans son ton, Blindspotting est loin d’être imparfait, surlignant souvent trop durement plusieurs traits, plusieurs métaphores, plusieurs symbolismes et plusieurs messages. Son écoute demeure néanmoins très intéressante pour le savoir-faire de son équipe, que ce soit à la réalisation ou au scénario, mais aussi pour la manière dont le film frappera les différents esprits qui accepteront la claque au visage que le long-métrage livrera. Une bien belle surprise.

6/10

Blindspotting est disponible en Blu-ray et en DVD en langue originale seulement via VVS FIlms depuis le 6 novembre dernier.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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