Théâtre – Centre d’achats: magasineuses malheureuses

2

Sur une passerelle de mode d’un blanc immaculé, voire froid, sept actrices entrent en scène par une cabine d’essayage. Fuyant la tempête qui gronde à l’extérieur, elles trouvent refuge dans leur temple des cossins en quête des mêmes petits bonheurs. Dans ce lieu de culte, elles cherchent une sacoche, une robe, des pantoufles, une cafetière, un tournevis, bref n’importe quel objet pas trop cheap qui donnera un sens à leur vie, et elles tentent de composer du mieux qu’elles peuvent avec leurs angoisses existentielles.

Dans Centre d’achats, la dernière pièce de la dramaturge Emmanuelle Jimenez, brillamment mise en scène par Michel-Maxime Legault, on suit sept personnages qui évoluent principalement en duos. Les sœurs Sandrine et Léa (Madeleine Péloquin et Johanne Harbelin) venues acheter un cadeau à leur sœur mourante; la très angoissée Suzanne (Anne Casabonne) qui accompagne sa sœur Josiane (Marie Charlebois) venue rejoindre sa fille Julie-Josie (Tracy Marcelin) qui souhaite acheter une robe pour son bal de finissante; et les amies retraitées, Yvette et Simone, (sublimes Danièle Proulx et Marie-Ginette Guay) qui observent (et jugent sans retenue) la faune de cet antre sacré. Les magasineuses compulsives se croiseront parfois, formant un chœur, dont le niveau de langage expose une quasi prise de conscience des personnages sur leur réalité pathétique. Ces voix à l’unisson rappellent également les superbes chorales a cappella de Tremblay. Bel hommage.

Exposées à une surdose de stimuli (musique tonitruante, bruits omniprésents, distorsions de voix dans les haut-parleurs, successions d’annonces des promotions du jour, slogans publicitaires qu’on pourrait lire dans un livre de croissance personnelle: YOLO, Just do it, Suis ton cœur, Shop ‘til you drop, Parce que vous le valez bien…, les sept femmes arpentent de long en large leur paradis de la (sur)consommation pour se valoriser, se soulager. Malheureusement, leurs maux étant profondément enfouis bien en deçà de leur marge de crédit, ce soulagement ne sera qu’éphémère. À trop chercher, on se perd. Leurs échanges, loin d’être anodins, en révèlent énormément sur leurs préoccupations, notamment la solitude, la beauté, la pauvreté, la quête d’amour, le vieillissement, l’abandon, la trahison. Installé de part et d’autre de la scène surélevée, le public assistera à la chute de l’une et de l’autre, telles des top-modèles qui perdent pied sur le catwalk.

Plus grandes que nature dans leurs accoutrements excentriques et clinquants (de Denis Gagnon), leurs coiffures extravagantes (de Denis Binet) et leurs maquillages théâtraux exagérés, nos reines du shopping encaissent les coups à mesure qu’elles décaissent leurs bourses. À mesure que le récit progresse, les irritants s’empilent jusqu’au drame. Charriées de boutique en boutique, leurs souffrances refont inévitablement surface et se manifestent physiquement : yeux secs, étourdissements, crises de panique, trop-plein de MSG, maux de tête, soif, nausée, fatigue… c’est douloureux. Emprisonnées dans leur Eldorado sapeur d’énergie, complètement épuisées, elles ne trouvent plus d’issue. Les sacs sont peut-être bien remplis, mais le vide n’en demeure pas moins immense.

La pièce Centre d’achats est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 1er décembre.


Autres contenus:

Perplex(e), le théâtre tout juste assez absurde

Partagez

À propos du journaliste

Avatar

2 commentaires

  1. Pingback: Souveraines, le fouillis politico-féministe

  2. Pingback: « Les beaux dimanches » rajeunis à La Chapelle

Répondre